Jean-Daniel Pollet

C’est terrible. J’étais en train d’écrire le texte d’un film de mon ami Jean-Daniel Pollet, et voici qu’à la suite de son décès il m’échoit de réaliser ce film, toute tristesse bue. Quand il m’a proposé de collaborer avec lui, j’étais fier à la perspective de figurer au générique d’une œuvre d’un des cinéastes que j’admire le plus. Il me revient d’inscrire son nom – mais comment ? – au générique de fin d’un film de moi qui n’aurait jamais existé sans lui et qui sera toujours pour moi un film de lui réalisé par moi, selon sa volonté. Chose rare : le scénario contient toutes les images du film. Les images de ce film existent donc déjà, et en même temps elles n’existent pas. Ce ne sont pas les images réelles du film. Même si leur ordre est le bon, elles ne font qu’un album. Elles ne sont pas encore un film. Ces photos sont des germes, qui doivent pousser, grandir, devenir des images.
Les mots écrits ne sont pas encore les mots prononcés, les descriptions d’action ne sont pas encore des gestes incarnés, et même les dessins précis de spatialisation ne sont encore que des desseins. La métamorphose en images des photos que Jean-Daniel Pollet a prises pour composer un film dont j’ai reçu de lui la charge de le mener à bout, passe par leur filmage et leur montage. Il s’agit de créer un tempo. Le tempo, je l’ai certes un peu préfiguré quand j’ai écrit le texte qui sert de voix au film, en choisissant un rythme de phrase et même un placement des phrases, mot par mot, face à certaines suites d’image. Placement que Jean-Daniel Pollet a conservé en général.
Ce tempo sera tout autre dès que ces images s’enchaîneront vraiment à leur rythme propre. Et il me reste à le trouver.
Il m’appartiendra aussi de métamorphoser le tour autobiographique que j’avais donné à la voix du film, avec l’assentiment de celui qui devait réaliser.
J’avais inventé pour lui un je, un déploiement de son je. Maintenant qu’il n’est plus là, il me faut trouver mon regard sur lui. Il ne m’en avait dicté que deux mots, Jean-Daniel, en me commandant ce texte : inquiétude, sérénité. J’avais compris qu’il parlait de son inquiétude, de sa sérénité, sa vie près de son terme, son œuvre en voie d’achèvement précipité. C’est à partir de ces deux mots, tels que je les entendais, que j’ai élaboré le texte comme une confession de Pollet.
Maintenant qu’il n’est plus là, et que cette autobiographie écrite par un autre va devenir un film posthume exécuté par cet autre, j’envisage d’enrouler autour du fil autobiographique un fil biographique autre. Sa belle-fille l’a filmé en train de prendre des photos pour Jour après jour. Je l’ai filmé moi-même quelques années plus tôt. Il reste à trouver, si l’idée est tenable, où et à quelle dose convoquer ces images en mouvement dans le concerto des images fixes. J’ai réalisé de nombreux films sur des artistes, exercices d’admiration autant que de transmission, mêlant analyses et citations. C’est la première fois, et c’est heureux que ce soit au cinéma, avec toute la liberté du cinéma, que je suis amene a sauter ce pas : creer sur un artiste, de plein droit et à sa place, ce qui définit la mienne, une œuvre qui sera entièrement composée de lui et totalement fabriquée par moi. Comme un testament pour lui, comme une promesse tenue pour moi. Deux façons réunies de travailler avec. Il voulait faire ce film avec moi. Je ferai ce film avec lui.

Jean-Paul Fargier, novembre 2004


Filmographie

  • Pourvu qu’on ait l’ivresse 1958
  • La Ligne de mire 1960
  • Gala 1962
  • Méditerranée 1963
  • Bassae 1964
  • Une balle au cœur 1965
  • Paris vu par… 1965
  • Le Horla 1966
  • Tu imagines Robinson 1967
  • Les Morutiers 1968
  • L’Amour c’est gai, l’amour c’est triste 1968
  • Le Maître du temps 1970
  • L’Ordre 1973
  • L’Acrobate 1976
  • Pour mémoire (la forge) 1979
  • Dieu sait quoi 1995
  • Ceux d’en face 2000

Films


Contre-courant

Contre-courant

Jean-Daniel Pollet | 1991 | 10' | France

Sur des images et des photographies d’immeubles et d’objets spécifiques du paysage urbain, sans aucune présence humaine, une voix raconte la recherche d’une chose qu’elle ne connaît pas, cachée à ses regards dans Paris. Cette évocation poétique d’une enquête comparée à une quête mythologique, et dont l’objet est une rivière, la Bièvre,donne un ton étrange à ce court métrage, créant une atmosphère de menace contre la ville. Les lieux de tournage sont les immeubles du Front de Seine, quai de Grenelle (15e), une ruelle à l’abandon.


Dieu sait qui

Dieu sait qui

Pierre Borker | 2006 | 45' | France

Jean-Daniel Pollet (1936-2004) a laissé une œuvre cinématographique derrière laquelle il s’est efforcé de s’effacer. Ce film est donc une variation autour d’un corps absent, une promenade subjective qui convoque les témoignages de collaborateurs, des souvenirs anecdotiques, des errances dans des lieux dont il aurait tiré matière. C’est aussi l’occasion de s’interroger sur la « méthode » Pollet, un mystère dont il est peu sûr que « Dieu Sait Qui » dévoile toutes les arcanes.


Jour après jour

Jour après jour

Jean-Daniel Pollet et Jean-Paul Fargier | 2006 | 65' | France

Il habite le monde comme sa maison : immobile. Un grave accident l’a cloué là, en ce point du monde : une maison au milieu d’un grand jardin. Il ne peut plus parcourir le monde : il le contemple jour après jour depuis sa maison. Il est cinéaste. Il n’a vécu que pour faire des films. Toujours un de plus : envers et contre toutes les circonstances. Il imagine faire un film avec toutes ses images fixes, se ranimant par conjonction, juxtaposition, suc-cession. Il en isolerait, dans le lot innombrable, ce qu’il en faut pour voir une année s’écouler, quatre saisons, jour après jour. (source : www.festival-larochelle.org)

Jour après jour serait le titre. Le programme. Le seul scénario. Une année s’y écoulera. Une toute petite année parmi les milliards d’années du monde. Une vie s’y imprimera. Une petite vie parmi les milliards de vies du monde.

 


Séances

samedi 18 novembre 2006 à 16h00

Espace Jean Vilar - salle 2