Peut-on reprocher au cinéma documentaire de se préoccuper d’esthétique ?
Son engagement, le triple contrat filmeur-filmé-spectateur, (pour que du réel advienne, soit perçu, analysé, permette de s’engager, s’investir) le dispense-t-il de faire abstraction de la forme, du style, de dispositifs novateurs, de considérations esthétiques donc ?
Il fut un temps où le cinéma du réel était l’origine même du cinéma et le cinéma même (Marey, Les Lumière, les « archives de la planète », Flaherty, Vigo). Où se fondait une, des esthétiques de la représentation, une mise en scène plus ou moins distanciée des gestes, du travail, des conflits, des « rapports de classe », de l’histoire, des cultures.
Il fut un temps où certains dynamitaient les codes et proposaient des visions inédites de la « réalité », Moholy Nagy, Vertov, Ruttmann, Ivens…
Les vertiges de la classification
Puis tout s’est rangé progressivement dans les tiroirs des catégorisations encyclopédiques : ici le septième art, fiction noble et son avers le cinéma représentatif industriel, « l’entertainment du samedi soir ». Là, l’expérimental, maudit, artisanal, amateur, ses chapelles, ses cénacles, ses lieux secrets. S’émancipant de ses primes vocations de propagande et didactique sociale ou coloniale, le cinéma anthropologique et sociologique, puis ses épigones militants quand vint l’heure des contestations radicales…
Depuis une petite quinzaine d’années, on prétend que le (cinéma) documentaire a le vent en poupe. Mais il reste toujours difficile en l’occurrence de faire le partage en ce qui relève « de la demande de sens » estimé d’un public (qui plébiscite généralement films animaliers, magazines de « société », voire films d’histoire(s) et d’archives), une industrie de programmes qui a besoin de flux et de quelques alibis culturels, des auteurs de plus en nombreux souhaitant s’investir dans ces représentations du « réel ».
Vous avez dit création ?
Quand une chaîne se préoccupe de « case documentaire », elle privilégie le plus souvent un thème et un indice d’audience plutôt que la « signature » d’un auteur. Lequel a les plus grandes chances de ne pas être cité par la presse télévision qui s’en fait l’écho…
Il est pourtant un joli terme devenu commun pour se distinguer du tout venant et surtout se démarquer, des news, magazines, reportages et autres films de commande et institutionnels : celui de documentaire de création. Au document et son « commentaire » s’ajoute cette valorisation, cette distinction censée faire œuvre, du moins afficher une ambition d’écriture, de mise en scène, de dispositif, de relation, de lien qui la distingue d’un enregistrement brut de réel, d’un simple « rapport » de la « réalité”.
Par son histoire, ses engagements, ses préoccupations majeures, ses thèmes, le cinéma documentaire (bon nombre de ses auteurs, son public) se méfie parfois à juste titre d’une tentation esthétisante considérée souvent comme un maniérisme ou un formalisme, une pose ego centrée.
Mais à vouloir se concentrer exclusivement sur le contrat filmeur-filmé, sur le recueil de parole témoin, à vouloir privilégier l’émotion, la connaissance, l’investigation, l’engagement, le point de vue, en se dispensant d’une réflexion approfondie sur la forme, la recherche de dispositifs, en considérant subsidiaire la question de l’esthétique, le « documentaire de création » ne risque-t-il pas de se fondre sans singularité dans le flux continu et indifférencié d’images et sons « d’accompagnement » de notre univers actuel ?
Comment ne pas exiger aujourd’hui d’un film qu’il ne fasse « exception », se distingue pour mériter notre attention, le temps que nous lui consacrons, l’expérience qu’il doit nous permettre de partager et d’investir. Qui dit exception peut tout aussi bien signifier simplicité et rigueur, modestie et sobriété, celles de Kramer, Cavalier, Varda, Van der Keuken par exemple…
Sept propositions
Ces journées ambitionnent de poser, croiser les questions, s’écouter avant de polémiquer et débattre. Mieux voir, mieux entendre, considérer avec précision.
Françoise Berdot veut nous interroger sur les Figures de l’horreur, questions de représentations qui se glissent le plus souvent dans les interstices du non-visible. Claude Bailblé nous propose de reconsidérer le cinéma comme un acte et une expérience où « l’œil écoute ». Gérard Leblanc insiste sur le caractère essentiel de l’implication du cinéaste dans son acte de filmer l’Autre, une intimité méditée qui prend le temps de la relation et de la transparence. Pierre-Edouard Maillot, affirme sans réserve la primauté de l’engagement éthique pour qu’un rapport de réalité s’institue entre le spectateur et le personnage-acteur-individu. Gisèle Breteau-Skira nous rappelle que l’art, la création, le cinéma sont des questions de temporalité, d’essai, d’inachèvement, voire de renoncement à la maîtrise.
François Caillat et Jacques Besse souhaitent que la question du paysage dans le cinéma documentaire, soit investie, interrogée, référencée à partir de l’histoire de l’art et l’évolution de ses représentations.
Ironiquement souriants devant la « fièvre du DV » touchant les documentaristes, Christian Barani et Nicolas Rey veulent rappeler les antécédents novateurs, défricheurs, expérimentateurs des artistes vidéastes et cinéastes expérimentaux…
Didier Husson
Films
Pour mémoire
Jean-Daniel Pollet | 1979 | 62'
Deux journées dans une forge du Perche, datant de 1876, où sont mis en œuvre les mêmes procédés technologiques qu’à sa création. Hommage au travail ancestral des fondeurs, des gestes qu’ils ont répétés des années durant et d’un métier est sur le point de disparaître. On suit pas à pas chacune des phases de la fabrication d’un objet.
Le Songe de la Lumière (El sol del membrillo)
Victor Erice | 1992 | 138' | Espagne
« Peu d’arbres auront été aimés autant que le cognassier du Songe de la Lumière. Sujet du tableau que peint Antonio Lopez, il importe infiniment plus que le tableau qui restera inachevé… Depuis sa position de géomètre, d’architecte de la lumière, Antonio Lopez ne veut pas tant posséder son sujet que l’accompagner dans le temps… », Les Cahiers du Cinéma
Un crime à Abidjan
Mosco | 1998 | 90'
Abidjan : un meurtre consécutif à un vol à main armée est signalé au siège de la police. Le commissaire Kouassi se rend sur les lieux du crime. Le documentaire commence.
La Ville Louvre
Nicolas Philibert | 1990 | 85'
À quoi ressemble le Louvre quand le public n’y est pas ? On accroche des tableaux, on réorganise les salles, les œuvres se déplacent, les gardiens essaient leurs nouveaux costumes… Peu à peu, des personnages apparaissent, se multiplient, se croisent pour tisser les fils d’un récit. Des ateliers de restauration aux galeries souterraines, des réserves de sculptures à la Joconde qu’on époussette, le film nous fait découvrir la vie secrète d’un des plus grands musées du monde.
Les Vivants et les Morts de Sarajevo
Radovan Tadic | 1993 | 75'
Radovan Tadic vit en France depuis vingt-cinq ans. Il a filmé à Sarajevo entre octobre 1992 et mai 1993 la vie quotidienne de quelques personnes dont les destins dessinent peu à peu, dans leur horreur et leur tristesse, le destin collectif d’une population.
Séances
vendredi 16 novembre 2001 à 16h30
Campus Jussieu, Amphithéâtre 24
Plus d'informations sur cette séanceL’imaginaire auditif dans le documentaire, par Claude Bailblé
- La Ville Louvre
Nicolas Philibert | 1990 | 85’
lundi 19 novembre 2001 à 10h00
Campus Jussieu, Amphithéâtre 24
Plus d'informations sur cette séanceLes figures de l’horreur dans trois œuvres documentaires, par Françoise Berdot
- Les Vivants et les Morts de Sarajevo
Radovan Tadic | 1993 | 75’
lundi 19 novembre 2001 à 14h00
Campus Jussieu, Amphithéâtre 24
Plus d'informations sur cette séanceLes rapports entre l’esthétique et l’éthique dans l’œuvre documentaire, par Pierre-Edouard Maillot
- Un crime à Abidjan
Mosco | 1998 | 90’
mardi 20 novembre 2001 à 10h00
Campus Jussieu, Amphithéâtre 24
Plus d'informations sur cette séanceL’instant et la durée, par Gérard Leblanc
- Pour mémoire
Jean-Daniel Pollet | 1979 | 62’
mardi 20 novembre 2001 à 14h00
Campus Jussieu, Amphithéâtre 24
Le temps, l’essai, par Gisèle Breteau-Skira
- Le Songe de la Lumière (El sol del membrillo)
Victor Erice | 1992 | 138’ | Espagne
mardi 20 novembre 2001 à 17h15
Campus Jussieu, Amphithéâtre 24
Plus d'informations sur cette séanceLa question du paysage, par François Caillat
mercredi 21 novembre 2001 à 10h00
Campus Jussieu, Amphithéâtre 24
Plus d'informations sur cette séanceLa rencontre, par Christian Barani et Nicolas Rey

