Ce quatrième volet d’un cycle entamé en 2013 ne tire, à proprement parler, aucun portrait de cinéastes. Dans presque toutes ses « extensions », il est en revanche l’expression d’un désir très fort de cinéma. Peu connus du « grand public », Bruno Nuytten et João Bénard da Costa (décédé en 2009) sont pourtant indispensables à la fabrication des images ou à leur médiation : le premier essentiellement en tant que cadreur et chef opérateur de haut vol ; le second comme directeur de la Cinémathèque de Lisbonne pendant 18 brillantes années.
Artisan autant qu’« artiste » – même si Nuytten en récuse d’emblée le terme pour ce qui le concerne –, retiré désormais des plateaux de cinéma, le portrait que dessine par petites touches Caroline Champetier, autre grande « chef op’ », est celui d’un homme réservé à la très grande sensibilité. Une image à l’opposé du succès public connu avec Camille Claudel, film surmédiatisé et couvert de récompenses qu’il réalisa avec Isabelle Adjani en 1988.
Enregistré alors qu’il pose simplement un parquet sur le sol de sa maison, Champetier n’est pas tant dans une représentation de la parole que dans le suivi d’un geste de fabrication presque banal
– un besoin de « s’occuper les mains » comme le fait entendre le film, « l’impression de servir à quelque chose, quelque chose de la vie, du réel » – qui évoque, de manière métaphorique, le bricolage inspiré des images cinématographiques dont il inventa la lumière pour lui-même ou d’autres réalisateurs (le flashage des images pendant la prise de vue par exemple). Il en résulte la figure d’un homme apaisé, serein quant à la nature de son désir, et la force du film de Champetier est de nous faire pénétrer avec délicatesse dans cette intimité faite d’expérimentations, d’écoute, de réflexion sur soi, de silences. D’histoires de cinéma, aussi.
Adossé à une construction plus labyrinthique, le documentaire de Manuel Mozos sur João Bénard da Costa explore cependant une même veine introspective. Passeur incontournable (l’égal d’un Serge Daney lusitanien), acteur, auteur, conteur émérite : le film est un chant d’amour au cinéma. Tiré des longues fréquentations de da Costa avec la peinture, le cinéma et la littérature, c’est sa parole et celles de quelques autres voix d’outre-tombe – bouleversante psalmodie que celle de Johannes, extraite du Ordet de Carl Theodor Dreyer – qui nous guident de bout en bout dans un dédale borgésien. Photographies des familles imposées ou choisies, reproductions picturales (Bosh, Dürer, Zurbaran), échos sonores prélevés dans des films passionnément aimés (de Johnny Guitar à The Shop Around The Corner) : le documentaire de Manuel Mozos met à jour une passion dévorante, une traversée des miroirs à la recherche d’un temps, celui de l’enfance, qui sans le cinéma serait définitivement perdu.
Si une fragilité mélancolique traverse les œuvres précédentes, Le Concours de Claire Simon, primé au dernier festival de Venise et que nous présenterons en avant-première, nous introduit à l’inverse dans un univers très compétitif, celui de l’entrée à la Fémis, l’une des grandes écoles de cinéma en France. Si les « initiés » s’y reconnaîtront totalement ou en partie, les autres seront parfois surpris autant par la bienveillance un brin excessive des jurés que par la férocité de certains échanges, pas toujours bien tempérés. Rien de surprenant à cela, finalement, pour un « recrutement » qui, à l’instar d’autres grandes écoles officiant dans des champs très différents, vise à extraire du nombre vertigineux de candidats la substantifique moelle, soit l’élite artistique de la profession. Nous revient alors en mémoire la réflexion de Nuytten qui enseigna longtemps à la Fémis : « […] c’est l’expérimentation qui m’a toujours intéressé ». Pas sûr que cette vision ou ce programme soient toujours d’actualité. C’est du moins ce que semble interroger entre les lignes le film de Claire Simon.
Autre machine à fabriquer non pas du symbolique (quoique…) mais du consentement, De l’Air est le deuxième volet d’un triptyque réalisé par Henry Colomer sur la télévision. En s’appuyant sur un montage d’archives sans commentaire, comme dans son précédent opus, le réalisateur dévoile comment les lobbies industriels relayés par la puissance de diffusion du média ont imposé, et obtenu (!), pendant des décennies un consensus sur les questions de pollution atmosphérique. Notamment sur la place de l’atome dans nos sociétés modernes – en témoigne le déni ahurissant d’Anne Lauvergeon, patronne d’Areva, suite à l’accident nucléaire de Tchernobyl. Un marketing communicationnel qui reste toujours très actif à l’heure de la post-COP 21.
Éric Vidal
Films
Le Concours
Claire Simon | 2016 | 120' | France
C’est le jour du concours. Les aspirants cinéastes franchissent le lourd portail de la grande école pour la première, et peut être, la dernière fois. Chacun rêve de cinéma, mais aussi de réussite. Tous les espoirs sont permis, toutes les angoisses aussi. Les jeunes gens rêvent et doutent. Les jurés s’interrogent et cherchent leurs héritiers. De l’arrivée des candidats aux délibérations des jurés, le film explore la confrontation entre deux générations et le difficile parcours de sélection qu’organisent nos sociétés contemporaines. Avant-première
De l’air
Henry Colomer | 2015 | 57' | France
Un montage d’archives, sans commentaire, sur les pics d’intoxication qui se sont succédés depuis les « Trente Glorieuses ». Il invite chacun à mobiliser ses souvenirs et son imagination pour comprendre comment – en grande partie grâce à la formidable caisse de résonance de la télévision – les lobbies industriels ont travaillé à une « fabrique du consensus » sur la pollution de l’air. Le documentaire se présente comme un triptyque : chœur des pétroliers, chœur des atomistes, chœur des sorciers.
João Bénard da Costa, Outros Amarão as Coisas que eu Amei
Manuel Mozos | 2014 | 75' | Portugal
Un hommage au cinéma à travers la vie extraordinaire de João Bénard da Costa – directeur de la Cinémathèque portugaise pendant dix-huit ans mais aussi acteur, cinéphile, auteur inspiré et lecteur créatif. Ce document est une biographie peu ordinaire où l’histoire d’un homme est racontée à travers les choses qu’il aimait, craignait et contemplait le plus. De la peinture baroque à la littérature de Borges, D’autres aimeront les choses que j’ai aimées est le journal intime ensorcelant d’un homme universel.
Nuytten/Film
Caroline Champetier | 2015 | 62' | France
Dans les années quatre-vingt, Bruno Nuytten était une star de la cinématographie. De Duras à Blier, de Téchiné à Berri, il créait des images qui rendent ces films inoubliables. Lui-même a réalisé trois films puis abandonne le cinéma. J’ai toujours voulu comprendre, sentant confusément la profondeur de cette désertion. De cela et du reste, Bruno et moi avons parlé plusieurs jours. Puis je suis retourné le voir « s’occuper les mains » comme il aime à dire, avec une caméra cette fois. De ces images ont surgit d’autres images, un personnage, du cinéma.
Séances
dimanche 6 novembre 2016 à 14h30
Espace Jean Vilar - salle 2
- João Bénard da Costa, Outros Amarão as Coisas que eu Amei
Manuel Mozos | 2014 | 75’ | Portugal
dimanche 6 novembre 2016 à 16h00
Espace Jean Vilar - salle 2
- Nuytten/Film
Caroline Champetier | 2015 | 62’ | France
dimanche 6 novembre 2016 à 17h30
Espace Jean Vilar - salle 2
- De l’air
Henry Colomer | 2015 | 57’ | France
dimanche 6 novembre 2016 à 19h30
Espace Jean Vilar - salle 2
- Le Concours
Claire Simon | 2016 | 120’ | France
