Parcours d’auteur : Yves de Peretti

Libre parcours

J’ai toujours eu envie de faire du cinéma, de jouer avec des images et des sons. Comme j’avais un tempérament assez renfermé, j’avais l’impression que c’était pour moi le seul moyen de partager quelque chose avec quelqu’un. Dans les années soisante-dix, j’ai participé à des groupes qui diffusaient du cinéma militant et j’ai commencé à tourner des films en Super 8. Mais ce que je faisais alors n’avait rien à voir avec le cinéma militant. À cette époque, je n’arrivais pas à établir de lien spontané entre mon engagement politique et mes aspirations artistiques. C’est venu plus tard, au contact d’autres documentaristes.

J’étais très attiré par la peinture, et j’ai fait mes premiers pas en filmant des peintres ou des sculpteurs. C’était pour moi un terrain d’expérimentation rassurant. Je m’imprégnais des artistes que je rencontrais, j’aimais leur façon de concevoir le monde et la discipline de l’atelier. Puis, au début des années quatre-vingt est arrivé en France l’art vidéo.

Certains artistes, comme Bill Viola ou Gary Hill, m’ont ouvert des perspectives nouvelles.

En 1984, j’ai réalisé une vidéo qui représente pour moi une étape importante : Triptyque. Sur une des fenêtres de l’appartement où je vivais, j’ai installé un support de prises de vues et j’ai photographié la même vue de ma fenêtre pendant un an, de jour comme de nuit, à intervalles réguliers. La perspective urbaine qui se transformait au rythme des heures et des saisons est devenue la partie centrale de ce Triptyque. Cette « peinture en mouvement », mêlant les superpositions d’images, décrit la métamorphose intérieure d’un paysage-image, scandée par des extraits du Journal de Delacroix. Plus tard, cette vidéo m’est apparue comme une sorte de matrice de mon travail, où tout était concentré, tel un haïku : voyage, atelier, espace. Beaucoup des films que j’ai faits depuis reprennent instinctivement la structure ternaire de Triptyque.

Cette démarche conceptuelle s’est nourrie d’autres ingrédients : ma fréquentation des peintres m’a donné le goût de superposer les niveaux d’images comme dans un glacis où, par l’accumulation de couches diaphanes, la couleur surgit des profondeurs du tableau. Et puis, il y a eu les musiciens avec lesquels je me suis découvert un penchant pour l’improvisation et une attirance pour aller filmer des gens que je ne connais pas. Finalement, j’ai emprunté aux peintres et aux musiciens une bonne part de ce qui m’était utile pour faire les choses que j’avais envie de faire.

En 1989, j’ai passé presque une année à Budapest, au moment où le communisme s’est effondré dans ce pays. Il régnait dans cette ville une effervescence impressionnante dont je voulais faire la matière première d’un film. J’ai suivi des musiciens alternatifs qui avaient joué un rôle dans la cristallisation de l’opposition des jeunes au régime. J’ai filmé le reflet des changements chez ces artistes qui s’interrogeaient sur leur avenir en voyant disparaître le communisme. Cela a donné un film aux couleurs assez nostalgiques.

Je constate que la plupart des films documentaires que j’ai réalisés depuis près de quinze ans sont ce qu’on pourrait appeler des récits de voyage : en Hongrie, en Polynésie, en Amazonie, au Maroc, en Iran, etc. Souvent je me suis servi d’un personnage plus ou moins illustre comme passeur : Murnau par exemple, sur les pas duquel je suis allé en Polynésie. Mais il m’est arrivé aussi de partir uniquement pour aller à la rencontre de gens que je ne connaissais pas, avec le secret désir de m’éprouver moi-même.

Ce n’est pas le dépaysement que je recherche dans les voyages, ni l’exotisme. C’est la possibilité d’une rencontre qui remue au plus profond de soi-même. Avec en corollaire, le risque de se perdre en chemin, de disparaître dans le tableau.

Les titres de certains de mes films disent la quête d’une terra incognita, qui est le vrai motif de ces pérégrinations : L’Entre-deux-terres, Dedans le pays blanc, Lisbonne existe-t-elle ?, Tabu, dernier voyage, Plus près de la terre, etc.

Aujourd’hui, où les caméras se sont multipliées, où l’acte de filmer s’est banalisé, le rapport entre filmeur et filmé a évolué. Le cinéaste n’est plus seulement le « chasseur » ou le « pêcheur » qui épingle le réel du bout de sa lance ou en déployant son filet. Il est tout autant la « proie », celui qui s’expose au regard de l’autre. C’est ce que j’ai essayé d’éprouver et de mettre en scène dans Tu es, je suis… L’invention des Jivaros, en allant à la rencontre des Shuar. C’est le processus même de notre rencontre qui m’intéressait : les approches, les malentendus, les curiosités. Ils avaient envie de raconter leurs propres histoires et je leur apportais quelque chose pour concrétiser notre relation, l’usage de la caméra. Je me suis aperçu qu’ils filmaient très bien et que cette image vidéo pouvait les aider à compenser le complexe culturel que « l’homme blanc » leur avait collé dans la tête. Enfin ils avaient envie de se raconter eux-mêmes, ils m’ont fait le don le plus précieux : le plaisir simple de l’échange.

Voici quelques-uns de ces « récits de voyages » rassemblés au fil des années : certains ont été des opportunités saisies au vol ou des commandes détournées, d’autres des sollicitations plus ou moins impérieuses.

Yves de Peretti – Octobre 2003


D’autres films d’Yves de Peretti :

  • Une journée avec Willy Ronis, 1985
  • Louis Sciarvs, 1991
  • C comme clarinette, 1991
  • Alba Mossa, 1993
  • Pour l’amour du Louvre, 1997
  • Les héritiers de Champollion, 1997
  • Les Andalousies de Damas à Cordoue, 2000

Films


L’Ange et le Barbare

Yves de Peretti | 1987 | 15' | France

Delacroix a été l’un des « phares » de ma période de formation, à travers la lecture de son Journal. Plus tard, j’ai eu l’occasion de faire ce film sur les grandes peintures murales qu’il a réalisées à Paris à la fin de sa vie et de confronter ces œuvres de maturité aux angoisses et aux contradictions d’un grand solitaire.


Blues d’en France

Yves de Peretti | 1996 | 53' | France

C’est un film sur le renouveau du chant traditionnel en France, dans les régions qui ont conservé leur langue. En Bretagne (Erik Marchand, Denez Prigent), au Pays basque (Beñat Achiary), en Corse (Jacky Micaelli), ces chanteurs créatifs réinventent le répertoire traditionnel. Le film explore la relation de chaque chanteur à son vécu, à son imaginaire, à tout ce qui est à la source de l’émotion qu’il dégage. Il est construit sur le principe d’un « passage de témoin », où chaque musicien nous conduit à un autre, comme dans les chants à deux voix, où une voix répond à l’autre, que l’on trouve dans ces trois cultures.


Budapest, l’entre-deux-terres

Yves de Peretti | 1990 | 53' | France

Dans ce film tourné en Hongrie en 1989, grâce à une résidence Villa Médicis Hors-les-murs du Ministère des Affaires étrangères, j’ai cherché à capter une image fugace de la ville et de sa jeunesse, au moment où le communisme s’effondrait. Ce parcours nostalgique « entre l’Est et l’Ouest » nous trimbale au cœur de la scène alternative de Budapest, sur les pas de Lazlo, un chanteur de rock qui a arrêté de chanter et observe avec lucidité les changements qui se produisent dans son pays.


Dedans le pays blanc

Dedans le pays blanc

Yves de Peretti et Henri Bassmadjian | 1991 | 15' | France

Documentaire ou fiction ? Ce film est le récit d’une enquête sur un artiste mystérieusement disparu. Avant de brouiller ses traces, il a fait parvenir à son ami et marchand quelques films d’amateur tournés à New York et au Canada, ainsi qu’une lettre. Le film entrecroise ces documents, sorte de testament artistique du peintre, avec des entretiens avec ses proches qui cherchent à comprendre les raisons de son départ.


Hâl

Hâl

Yves de Peretti et Henri Bassmadjian | 2003 | 54' | France

L’Iran, j’y suis allé une première fois en 1992, pour préparer un film sur la musique persane qui ne s’est jamais fait. Dix ans plus tard, l’y suis retourné en compagnie de celui avec qui j’avais fait le voyage la première fois, Djamchid Chemirani, et de ses deux fils, Keyvan et Bijan, nés et grandis en France. Djamchid leur a transmis la passion de son instrument, le zarb, mais ils n’étaient encore jamais venus dans le pays de leur père. Le film donne à voir ce moment de grâce, leur rencontre avec un pays où la musique a partie liée à la poésie et à la spiritualité.


Lettre à Buda et à Pest

Yves de Peretti | 1989 | 4' | France

Une courte lettre filmée, réalisée pendant la préparation du film Budapest, l’entre-deux-terres.


Lisbonne existe-t-elle ?

Lisbonne existe-t-elle ?

Yves de Peretti | 1998 | 53' | France

Cette déambulation « atlantique » en compagnie d’Inês de Medeiros confronte la ville-décor, celle qui inspire les cinéastes et ravit les touristes, à la ville réelle de ceux qui y vivent tous les jours. Une dizaine de Lisboètes, du cinéaste João César Monteiro à Alfredo, figure populaire du Bairro Alto, font miroiter dans la forme de la ville le cœur si particulier qui est le sien, qui a un nom, la saudade, et une expression, le fado.


Plus près de la terre

Yves de Peretti | 1999 | 56' | France

J’ai grandi au milieu de souvenirs du Maroc, le pays où mon père était né. Mais je n’y étais jamais allé avant de faire ce film en hommage à la peinture marocaine. Je suis allé à la rencontre de quatre grands peintres marocains contemporains : Mohamed Kacimi, Fouad Bellamine, Khalil El Ghrib et Farid Belkahia. Le film construit un va-et-vient entre leurs œuvres et les paysages qui les ont vu naître, revisitant ainsi la relation privilégiée qui unit sur le plan pictural la France et le Maroc depuis plus d’un siècle et demi.


Qui est Clara

Qui est Clara ?

Yves de Peretti | 1984 | 6' | France

Variation sur une sculpture de Richard Serra.


Tabu

Tabu

Friedrich Wilhelm Murnau | 1931 | 85' | États-Unis

Dans une île paradisiaque des mers du Sud, Matahi, jeune éphèbe polynésien, aime la belle Reri. Mais celle-ci est déclarée « tabou » par le grand prêtre Hitu, en vertu d’une coutume ancestrale. Nul ne doit s’approcher d’elle. Matahi se révolte contre cette fatalité et, la nuit, enlève Reri. Pour échapper à Hitu, ils se réfugient tous deux sur un atoll où règne la civilisation de l’homme blanc. Les talents de plongeur de Matahi font merveille, mais suscitent la convoitise du marchand chinois qui profite de sa naïveté. Quand Hitu les retrouve enfin et enjoint Reri de le suivre, ils ne peuvent s’enfuir à cause des dettes que Matahi a contractées. Reri doit se résoudre à abandonner son amant pendant que celui-ci risque sa vie en plongeant dans un lieu « tabou ». Quand Matahi réalise qu’elle est partie, il nage désespérément pour rejoindre le bateau de Hitu qui emporte Reri. À bout de forces, il se noie après que l’impitoyable Hitu tranche le cordage auquel il a réussi à s’agripper.


Tabu, dernier voyage

Tabu, dernier voyage

Yves de Peretti | 1996 | 77' | France

En 1929, fuyant Hollywood, le cinéaste allemand Murnau réalise un rêve d’enfance : partir en bateau dans les mers du Sud pour réaliser un film entièrement en décors naturels. Mais les difficultés ne cessent de jalonner le tournage de ce chef d’œuvre sur lequel semble avoir pesé une malédiction. Murnau aurait violé le « tabou » en tournant dans des lieux sacrés et en construisant sa maison près d’un ancien temple. La réalité dépassa définitivement la fiction lorsque Murnau mourut mystérieusement dans un accident de voiture en se rendant à la première de son film…


Triptyque

Yves de Peretti | 1984 | 10' | France

Par des superpositions d’images et un travail métaphorique de la bande son rythmé par des extraits du Journal du peintre Eugène Delacroix, cette composition vidéo figure trois temps d’un processus de création – le voyage, le travail, l’espace – et décrit la métamorphose intérieure d’un paysage-image.


Tu es, je suis… l’invention des jivaros

Tu es, je suis… l’invention des jivaros

Yves de Peretti | 2002 | 67' | France

À l’origine du film, il y a une tête humaine réduite par les indiens Jivaros, découverte lors d’une vente aux enchères à Drouot. J’ai eu envie d’aller voir ce que sont devenus ces indiens légendaires et quelles relations ils entretiennent aujourd’hui avec le monde occidental. De surprises en déconvenues, de rencontres en émerveillements, je me suis frayé un chemin dans la forêt amazonienne. Petit à petit, j’ai pris conscience des malentendus et des contresens que nous avons faits depuis des siècles sur ces indiens et sur un rituel qui leur a valu la réprobation universelle.


Une fenêtre à Tanger

Une fenêtre à Tanger

Yves de Peretti | 1999 | 26' | France

Tous ceux qui ont travaillé sur Matisse savent le bonheur qu’on éprouve à approcher cette œuvre généreuse. Le film raconte les deux séjours successifs de Matisse à Tanger, sur les traces de Delacroix. Tanger va être « le lieu et la formule » dont il a besoin à ce moment-là. La chambre numéro 35 de l’hôtel « Villa de France » est le creuset d’une mystérieuse alchimie. Fenêtre ouverte sur la lumière et la civilisation marocaine, elle devient la « chambre-atelier »
où Matisse peut concilier l’exigence de la peinture occidentale avec l’attrait de l’art islamique.


Séances

vendredi 21 novembre 2003 à 17h00

Espace Jean Vilar - salle 1

vendredi 21 novembre 2003 à 20h00

Espace Jean Vilar - salle 1

vendredi 21 novembre 2003 à 22h00

Espace Jean Vilar - salle 1
  • Hâl
    Yves de Peretti et Henri Bassmadjian | 2003 | 54’ | France
  • Blues d’en France
    Yves de Peretti | 1996 | 53’ | France

samedi 22 novembre 2003 à 14h00

Espace Jean Vilar - salle 1

dimanche 23 novembre 2003 à 14h00

Espace Jean Vilar - salle 1

dimanche 23 novembre 2003 à 16h30

Espace Jean Vilar - salle 1
  • Tabu
    Friedrich Wilhelm Murnau | 1931 | 85’ | États-Unis