À L’invitation du festival, la réalisatrice grecque montrera son dernier long-métrage, Obscuro Barroco (60′, 2018). Elle présentera aussi des travaux en cours d’élaboration (photographies, vidéo) qui sont les prolongements de ses recherches plastiques et sonores sur le brouillage des frontières entre pratiques documentaires et fiction.
« Être au plus proche, ce n’est pas toucher : la plus grande proximité est d’assumer le lointain de l’autre. », Jean Oury
Mon histoire est d’une obscurité tranquille…
C’est sur ces mots portés par la voix rauque, posée et sensuelle de Luana Muniz (1961-2017), activiste transsexuel et porte-voix de nombreuses associations LGBTQ, que s’ouvre le dernier long-métrage de la cinéaste et plasticienne Evangélia Kranioti.
Tourné à Rio de Janeiro pendant l’année des jeux Olympiques de 2016, le film se déploie comme un songe traversé par des éclats de réel. En effet, Obscuro Barroco greffe des faits de société (les imposantes manifestations pour l’égalité des droits par exemple) sur un vocabulaire formel d’une grande beauté sonore et plastique (plans serrés, palette de couleurs, grains, flous). Adossé à Agua Viva (voir extraits ci-après), un ouvrage de l’écrivaine brésilienne Clarice Lispector (1920-1977), Evangélia Kranioti traverse le texte de manière horizontale, s’affranchissant de toute linéarité. Et pour saisir toute l’étrangeté mais aussi la puissance d’être au monde, elle entrelace sur un même pied d’égalité la poésie du récit de Lispector aux rêveries de la militante exprimées à voix haute, notamment sur les processus de métamorphoses et les masques qui souvent le accompagnent. Travestissement et carnaval ; bouleversements sociétaux et luttes politiques à travers les mobilisations populaires où la question du corps, dans le sens le plus ouvert du terme, occupe une place capitale : Obscuro Barroco trace sur un mode poético-onirique une cartographie des désirs et des tensions entre l’intime et le social. Dans un dialogue où la violence des discriminations (raciales, sexistes, homophobes) n’est jamais bien loin.
Éric Vidal
Evangélia Kranioti est née à Athènes. Elle vit et travaille actuellement à Paris. Diplômée du Fresnoy (Studio national des Arts Contemporains) et de l’Ensad, elle est représentée par la galerie Sator (Paris). Son premier documentaire « Exotica, Erotica, Etc. » a été sélectionné en 2015 au festival International du film de Berlin (Forum).
Extraits de Agua Viva de Clarice Lispector (Des femmes, 1973)
#1
Je travaille la matière première. Je suis derrière ce qui est derrière la pensée…
Le genre ne me saisit plus.
#2
Un monde fantastique m’entoure et m’est. J’entends le chant fou d’un petit oiseau et j’écrase des papillons entre mes doigts.
Je suis un fruit rongé par un ver. Et j’attends l’apocalypse orgasmique. Un nuage dissonant d’insectes m’entoure, lumière de veilleuse allumée que je suis. Alors je m’exaspère pour être.
Je suis en transe. Je pénètre l’air environnant. Quelle fièvre !
Je ne parviens pas à arrêter de vivre. Dans cette dense selve de mots qui enveloppent épaissement tout ce que je sens et pense et vis et elle transforme tout ce que je suis en quelque chose mienne qui pourtant reste entièrement hors de moi. Je m’assiste à penser. Ce que je me demande c’est : qui, en moi, est en dehors même de penser ? Je t’écris tout ceci car c’est un défi que je suis obligée d’accepter avec humilité. Je suis hantée par mes fantasmes, par ce qui est mythique et fantastique – la vie est surnaturelle. Et je marche sur une corde flasque jusqu’à la limite de mon rêve. Les viscères torturés par la volupté me guident, furie des impulsions. Avant de m’organiser je dois me désorganiser intérieurement. Pour expérimenter le premier et passager stade primaire de liberté. De liberté d’errer, tomber et me lever.
Films
Obscuro Barroco
Evangelia Kranioti | 2018 | 60' | France, Grèce
Documentaire-fiction sur les vertiges du genre et de la métamorphose, en même temps qu’hommage cinématographique à un territoire extrême, la ville de Rio de Janeiro. En suivant Luana Muniz (1961-2017), figure emblématique du milieu transsexuel brésilien, le film explore différentes quêtes de soi, questionnant ainsi le désir de transformation du corps intime et du corps social, à travers le travestissement, le carnaval, et la lutte politique.
Séances
jeudi 8 novembre 2018 à 13h00
Espace Jean Vilar
- Obscuro Barroco
Evangelia Kranioti | 2018 | 60’ | France, Grèce
