Quelles peuvent être aujourd’hui les intentions qui précèdent la réalisation d’un court métrage documentaire ? Et plus précisément le choix d’un format qui obère encore un peu plus les opportunités de diffusion, voire même les sélections festivalières : confère la part congrue des réalisations non fictionnelles dans un festival « incontournable » comme celui de
Clermont-Ferrand. Sans même parler des fenêtres télévisuelles quasiment
interdites, hors les sentiers balisés à l’extrême du sujet magazine, sociétal ou régionaliste. L’économie du court métrage déjà problématique en soi, devient totalement inexistante pour toutes les variations sur le réel. On peut considérer que l’ère numérique autorise l’autoproduction et une nouvelle forme d’artisanat cinématographique… Mais comment peut-on envisager une création sans intention de la montrer, l’exposer aux regards de cercles même restreints ?
Face à ces contingences matérielles et économiques, l’idée, le sujet, le désir imposent une temporalité cinématographique juste et nécessaire. Pour prendre un seul exemple, un chef-d’œuvre que la disparition récente de Jean Daniel Pollet impose plus que jamais de revisiter, Méditerranée.
À cet égard l’œuvre en cours de Sergueï Loznitsa, car c’est bien de cela qu’il s’agit, d’un processus de création qui s’éclaire, se ramifie, s’entrecroise, créant de magnifiques réponses de films en films, dénie toute pertinence à la justification d’un formatage de la durée. Peu nous chaut que Portret (primé aux Écrans Documentaires l’an dernier et dans moult autres lieux), La Station ou Fabric, primés à Doc en Courts, correspondent à des métrages de court.
Dans son mystère indécis et flottant, La Colonie, œuvre intermédiaire dans la chronologie, nécessitait de plus amples développements, les exigences propres de la création.
Reflet d’une crise ou aléa passager, la chute conséquente du nombre d’inscrits dans notre catégorie films courts (près de moins trente pour cent) paraît toutefois assez symbolique.
Comme peut l’être l’extrême hétérogénéité des démarches qui compose le corpus de films qui nous a été proposé. Où tout se mêle dans la plus complète incongruité. Un geste politique fort, Detail d’Avi Mograbi, radiographie concise et radicale de l’arbitraire brutal d’une occupation, ce film très court (huit minutes) tend un miroir éblouissant aux consciences israéliennes les plus éclairées. Et un « bonus », aussi conventionnel que bien maîtrisé, à la sortie sur les écrans de Basse Normandie : vaches normandes et selles français, où Patricia Mazuy opère avec Dominique Guillemois, dans la plus pure tradition du film de commande. Un citoyen révolté cherche à nous intéresser à l’état de délabrement des trottoirs bruxellois avec un humour quelque peu involontaire, une production occitane nous livre le catalogue in extenso de ses dernières productions. Une parfaite auberge espagnole où cohabitent les rushes inutilisés d’un long métrage, des films-documents propices à accompagner des expositions mais qui peinent à trouver leur auto-nomie, des carnets de notes visuelles intimes qui semblent précéder des films à venir. Plus qu’un chant des possibles, l’ensemble ainsi considéré relève plutôt du fourre-tout dont le seul trait commun, au-delà de la disparité des exigences, serait de rentrer dans le minutage des moins de quarante minutes proposées.
Quelques lignes de force se sont pourtant dégagées avec clarté et précision, nous permettant de proposer trois « séquences » de films offrant une logique de programmation aléatoire, éphémère mais cohérente. Sans nuire à l’unité propre de chaque œuvre, essai, expérimentation.
Comme l’an dernier, constat, et non a priori, ce sont les films qui osent proposer des recherches formelles et singulières sans projection idéelle sur un spectateur imaginaire qui nous ont le plus séduit. Nous retrouvons aussi avec plaisir dans leurs parcours quelques auteurs déjà sélectionnés aux Écrans, comme Serge le Squer, Marie Francine Le Jalu, Eric Watt… Et une fois de plus encore, ce sont des « ailleurs » cinématographiques, ceux des cinéastes de Saint-Petersbourg, Loznitsa en tête, allemands, belges, voire brésiliens, qui élargissent un horizon français singulièrement morose.
Didier Husson
Films
31, boulevard Magenta
Patrice Goasduff | 2004 | 13' | France
Un film d’observation de l’espace urbain en mutation. C’est un point de vue unique sur la transformation d’un parking en gigantesque chantier qui donnera naissance à un bâtiment. Peu à peu le chantier déborde de son périmètre pour modifier les habitudes et les comportements de chacun. Une multitude de petits riens à peine perceptibles apparaissent…
BPM (Barbès Promenade Mouvement)
Denis Connolly et Anne Cleary | 2003 | 17' | France
Début d’hiver, le soir, heure de pointe. Le boulevard Barbès est un grand champ brassé, battu, rythmé. À l’heure où la ville se presse, je déambule. Le rythme du boulevard apparaît sous la forme brute d’un diaporama, déroulé sur la cadence de ma marche : entre 0,603 et 0,578 pas par seconde, soit 99 et 104 Beats Per Minute. Un « clac », un beat – et presque rien d’autre – sera donc la partition de BPM.
La Dérive des continents
Olivier van Malderghem | 2004 | 12' | Belgique
« Toi qui pâlis au nom de Vancouver » Marcel Thiry. Dans une Vancouver presque déserte, le narrateur, un immigrant, erre sans but, la caméra à la main. Ses prises de vue sont interrompues par des images qui viennent du pays qu’il a quitté. Sa femme attend un enfant, les gens attendent la fanfare et les majorettes, un cheval attend la mort. Une promenade erratique entre Belgique et Canada, dans un vrai-faux journal intime.
En Iran
Claire Childéric | 2004 | 20' | France
« Le peuple d’Iran est le plus poète du monde, et les mendiants de Tabriz savent par centaines ces vers de Hâfez ou de Nezami qui parlent d’amour, de vin mystique, du soleil de mai dans les saules. » Nicolas Bouvier. Voyage en Iran pour une rencontre entre la matière des visages et celle des voix, le mouvement des corps et celui des lumières. Se confronter à l’inconnu du voyage, avec la poésie pour guide : demander au hasard des rencontres et à des personnes de toutes conditions de dire un poème qu’ils aiment.
Good Morning Hanoï
Julia Albrecht | 2003 | 30' | Allemagne
De bon matin dans les rues de Hanoï « La voix du Viêtnam » retentit pour annoncer le début d’une ère nouvelle. Lê se fraye un chemin parmi la foule. Elle est vendeuse de bonbons. Le Viêtnam d’hier évoque encore en nous des images de guerre, mais celui d’aujourd’hui n’a plus les mêmes préoccupations. « La guerre représente pour moi quelque chose d’abstrait », dit Lê. « Nous sommes des marchands, nous parlons commerce ». Portrait d’une jeune fille et de sa solitude dans la capitale de la république socialiste.
Journal au ralenti
Eric Watt | 2003 | 34' | France
Récit collectif inventé avec vingt-huit habitants de la ville de Bourges lors d’une résidence d’artiste qui a duré trois mois. Le contrat qui nous lie est un petit carnet à spirale dans lequel chacun s’engage à écrire quotidiennement. Le carnet de l’un est lu par l’autre. Les mots des uns et des autres se mêlent devant la caméra, pour dire l’automne dans une petite ville du centre de la France, le temps qui passe, les doutes, les douleurs, les douceurs et l’ennui…
N’ayons peur de rien
Yann Sinic et Nathalie Combe | 2004 | 29' | France
« C’est une histoire comme il y en a des milliards, l’histoire ordinaire d’un type ordinaire, qui n’est pas toujours sûr d’être heureux ». Les états d’âme d’un père bouleversé par la naissance de son fils, un homme qui parle de sa peur de mourir sans avoir été vivant, de ses espoirs, de ses doutes, de sa vision de la vie.
Pas à pas, les arpenteurs
Serge Le Squer | 2003 | 25' | France
Beyrouth, Liban. Dans un cinéma détruit et abandonné depuis la guerre, deux arpenteurs prennent des mesures à l’aide d’un décamètre. La ville se reconstruit en effaçant les traces visibles de la guerre, et en faisant ressurgir les ruines de son passé antique pour mieux oublier le passé récent des luttes fratricides. Bâtiments détruits, ruines archéologiques, constructions postmodernes, déchets triés et recyclés, constructions récentes et déjà abandonnées reflètent la lutte entre passé et présent.
Root
Bibo Liang | 2003 | 30' | Chine
La construction du barrage des Trois Gorges est un des plus grands projets d’irrigation dans le monde. Le réservoir inondera de nombreux champs, ente 1992 et 2009. Plus d’un million de personnes vont devoir s’installer sur de nouvelles terres. « Certains sont heureux de ce changement, d’autres se sentent très tristes. Je ressens les mêmes contradictions qu’eux, parce que j’ai moi-même vécu le long du Yang-Tsé-Kiang pendant plus de trente ans. Ce film a été tourné en avril 2003, deux mois avant l’inondation. Désormais il n’y a plus qu’une vaste étendue d’eau. »
Sidheswri ashram
Virginie Valissant et Bénédicte Jouas | 2004 | 40' | France
Une journée avec les membres d’un restaurant ashram (communautaire) de Calcutta. On y découvre une microsociété soudée, solidaire et tolérante, un autre regard sur le respect et la fraternité. Sous forme de « cinéma direct », plongée dans un temps et une promiscuité propres à l’Inde.
Silberhöhe
Clemens von Wedemeyer | 2003 | 10' | Allemagne
Inspirée par le final de L’Eclipse d’Antonioni, une fiction sans personnages dans un quartier de préfabriqués de l’Allemagne de l’Est. La caméra va et vient, en quête d’une intrigue invisible. Et pourtant rien n’arrive et personne n’entre sur la scène. Une maison est détruite, les pierres glissent. La lumière d’un téléviseur illumine l’intérieur d’une maison, avec un bruit de villes lointaines. Le cinéma transforme les marges de la ville en décor pour des films jamais tournés.
Le Silence
Marie-Francine Le Jalu | 2004 | 18' | France
Un terminal de bus en bordure de Paris, à sept heures du matin en plein hiver. Moment d’immobilité et de silence, dans la délimitation physique et temporelle du petit matin, pour donner à voir et à sentir, à travers les mouvements les plus ténus, ce qui se passe entre, entre les êtres et les choses, entre les corps et la lumière, entre les individus et le monde. Portrait d’un état du monde à l’arrêt de bus.
World Trade Opera
Alain Pelletier | 2003 | 30' | Canada
« 8 minutes 50 secondes. Nous avons rejeté 375 000 tonnes de dioxyde de carbone dans l’atmosphère. Les arbres ont produit 171 000 tonnes d’oxygène. » Ce film-travelling expose l’état du monde à travers une chronologie en temps réel des processus planétaires. C’est une œuvre multilingue où l’auteur explore les possibilités expressives des outils numériques pour produire une incantation visuelle et sonore tendue entre perspectives globales et microperceptions, entre communication du sens et saturation incompréhensible.
Séances
jeudi 9 décembre 2004 à 16h00
Espace Jean Vilar - salle 2
- Silberhöhe
Clemens von Wedemeyer | 2003 | 10’ | Allemagne - Pas à pas, les arpenteurs
Serge Le Squer | 2003 | 25’ | France - Le Silence
Marie-Francine Le Jalu | 2004 | 18’ | France - 31, boulevard Magenta
Patrice Goasduff | 2004 | 13’ | France - BPM (Barbès Promenade Mouvement)
Denis Connolly et Anne Cleary | 2003 | 17’ | France
jeudi 9 décembre 2004 à 18h00
Espace Jean Vilar - salle 2
- La Dérive des continents
Olivier van Malderghem | 2004 | 12’ | Belgique - N’ayons peur de rien
Yann Sinic et Nathalie Combe | 2004 | 29’ | France - Journal au ralenti
Eric Watt | 2003 | 34’ | France - World Trade Opera
Alain Pelletier | 2003 | 30’ | Canada
jeudi 9 décembre 2004 à 22h00
Espace Jean Vilar - salle 2
- Good Morning Hanoï
Julia Albrecht | 2003 | 30’ | Allemagne - Root
Bibo Liang | 2003 | 30’ | Chine - En Iran
Claire Childéric | 2004 | 20’ | France - Sidheswri ashram
Virginie Valissant et Bénédicte Jouas | 2004 | 40’ | France

