Sergueï Loznitsa

C’est lors d’une nuit d’été de séances de visionnage de sélection du festival 2002 que la fascination survint devant cette ouverture en forme de symphonie pastorale de Poselenije (La Colonie). Toute d’éveil et de brumes, toute de ouateur indistincte, d’apesanteur et de suspension hypnotique quand émergent figures et silhouettes. Une fascination et en même temps une conscience aiguë. Quand on enchaîne ainsi dans un montage aussi aléatoire qu’incessant la vision de quelques centaines de films, jaillissent par laps des propositions qui intriguent, des bonheurs parfois, des instants de grâce, mais rarement cette évidence de discerner un auteur avec lequel un parcours commence. La Colonie n’est pas le premier film de Sergueï Loznitzsa, mais au fond peu importe où commence le voyage avec ce cinéma là, même si sa chronologie n’est pas indifférente. Les deux premiers, co-réalisés avec Marat Magambetov, se signent manifestement d’une double empreinte. On ne retrouvera plus, dans les œuvres ultérieures, ce burlesque qui émane de Aujourd’hui, nous construisons la maison, guère éloigné de celui de Victor Kossakovsky, voire de Iosselliani (époque géorgienne). L’univers des représentations de Loznitsa s’assombrit au fil des films. Mais dans cette « œuvre en construction » la cohérence est aussi étonnante que la diversité. Chaque film affichant un parti formel très élaboré mais jamais complètement étranger à celui qui le précède. Cadres rigoureux, partitions aussi visuelles que sonores, compositions abstraites quasi photographiques sans pour autant nier l’humain. Quels regards nous sont adressés ! Montage d’une précision quasi organique. Le cinéma de Loznitsa, s’il ne nie pas ses références multiples, les absorbe et les requalifie à son aune, nous fait les oublier, sans escamoter leurs traces. Rarement des choix esthétiques et conceptuels aussi tranchés laissent un aussi libre champ d’interprétation au spectateur. Car s’il y a mille et une manières d’envisager l’œuvre en cours, le cinéma de Loznitsa est un cinéma de l’expérience singulière, que de nouvelles visions peuvent renouveler sans jamais l’épuiser. Ceci se fait rare. C’est un cinéma élégiaque mais aussi cri-tique, un cinéma de l’attente et de la suspension créative, un cinéma du geste et du travail, du paysage des visages, un cinéma du regard autant que de l’écoute, un cinéma climatique de la Russie en suspension dans ses mutations. Avec dés ciels et un tragique, une saudade russe, bien plus universelle que son ancrage pourrait laisser imaginer. Une condition humaine. Où l’on n’est jamais prisonnier du sens, de l’émotion ou de la forme. Des évidences à partager…
Après avoir projeté un film de Sergueï Loznitsa, chaque année depuis cette impression première, nous ne pouvions qu’être enchantés par cette opportunité que le cycle Loznitsa de Strasbourg à Nancy, Metz, Marseille, Paris, Tuile, Andé et donc Arcueil permettait. Une manière de « faire, penser, montrer » ensemble. Tous ses films, une rencontre avec le cinéaste, son dernier à peine achevé Blocus. Et même le désir de faire dialoguer certains de ses films avec d’autres : La Colonie avec Die Herren de Patric Chiha et L’Usine avec À l’est de Walbrzych de Max Hureau.

Didier Husson

Films


À l’Est de Walbrzych

À l’Est de Walbrzych

Max Hureau | 2004 | 57' | France

Le cinéaste Max Hureau a traversé l’Europe de l’Est en filmant et en photographiant au quotidien le travail et les conditions de vie des mineurs du charbon. Sa fascination pour cette profession l’a emmené dans un périple de plus de sept mille kilomètres, de la Silésie Polonaise jusqu’à la Sibérie Centrale où s’est dévoilée à lui une insupportable misère humaine. Le cinéaste a saisi dans l’urgence une profession et une culture qui s’effondrent alors que le nombre des mineurs reste encore considérable.


Blockade

Blockade

Sergueï Loznitsa | 2005 | 60' | Russie

« C’est un film sur les Blocus de Leningrad pendant la deuxième guerre mondiale. On a déjà tourné beaucoup de films sur le Blocus. Que veux-je montrer ?
Il n’y aura pas de parole, ni dans l’image, ni derrière l’image. Seulement des bruitages, la menace sourde de la canonnade, des pas, le bruit sourd de la ville. Et la chronique. Seulement la chronique.
En règle générale le sujet était traité par épisodes. Beaucoup de choses n’ont jamais été montrées dans un film. Les films sur les Blocus étaient pour la plupart des films informatifs. Image-texte. Ma démarche est de faire parler l’image seulement.
Je veux transmettre un état de choses. Celui dans la ville dans laquelle la vie se bouscule se dévore elle-même. Celui de la ville dans laquelle la mort occupe une place de plus en plus grande. La vie qui respire et qui frissonne.
Cela ne s’est pas passé à un moment précis. Cela s’est passé petit à petit. Et je veux faire ressentir cette sensation d’être entraîné vers le néant.
Qui aurait pu imaginer que la vue des cadavres dans la rue devienne habituelle ?
Il y a des situations très bizarres dans la société. Des situations limites qui nous disent qu’est-ce que l’homme et de quoi il est capable. Qui nous apprend qu’est-ce que c’est qu’une communauté et où se trouve sa limite, les moments – des expériences inestimables – où l’homme se reconnaît soi-même, c’est le temps des questions primordiales.
Ma fonction dans ce film est minime : Me référer prudemment au sujet et représenter la vie des êtres humains de cette époque sans faire de commentaire, de la représenter in extenso et autant que le sujet le permet, de faire des coupures. », Sergueï Loznitsa


Die Herren

Die Herren

Patric Chiha | 2005 | 52' | France, Autriche

À la Maison des Artistes de l’hôpital psychiatrique de Gugging, près de Vienne en Autriche, quatorze peintres vivent et travaillent. L’écriture, souvent au centre de leurs œuvres, inspire ce film qui rend compte de leur rapport singulier et émouvant à la folie, à l’art et à l’Autriche, marqué par le souvenir et construit dans l’isolement.


Landscape

Paysage

Serguëi Loznitsa | 2003 | 60' | Russie, Allemagne

L’hiver. Un arrêt d’autobus dans un bourg de Russie. Les gens attendent le car. Des bribes de dialogues, des fragments de conversations laissent percevoir leur univers. Leur mode de vie et leur comportement sont embrassés dans un unique mouvement de caméra.


Polustanok

Polustanok

Sergueï Loznitsa | 2000 | 25' | Russie

Les trains roulent dans la nuit sans s’arrêter. Le cliquetis des wagons disparaît vite, en même temps que le son plaintif de la locomotive. Les gens dans la gare sont tous endormis. Pourquoi sont-ils si fatigués ? Qu’attendent-ils ?


Portret

Portret

Sergueï Loznitsa | 2002 | 28' | Russie

Portraits de paysans et d’artisans dans des villages de l’ex-Union Soviétique. Construit d’après la règle mathématique du nombre d’or, le film tente de révéler à travers ces portraits la matière du temps qui passe et le caractère éphémère de nos vies…


Poselenije

Poselenie

Sergueï Loznitsa | 2001 | 79' | Russie

Le film s’ouvre comme une symphonie pastorale, d’éveil et de brume comme dans un rêve éveillé. Des figures, des êtres en émergent se livrant à des activités agrestes, se nourrissant dans un réfectoire, inattentifs au temps qui passe, assis sur un banc, ou préoccupé par l’entêtement d’une vache à pénétrer dans l’un des bâtiments. Un brouhaha sourd d’échanges inaudibles alterne avec le silence ou les sons de la nature environnante. Torpeur, égarement, étrangeté, ouateur. Depuis longtemps déjà s’immisce en douceur pour le spectateur, l’expérience du film, un pur abandon dans une suspension du temps. Depuis longtemps déjà nous importe peu de quelle désignation nous caractériserions les habitants de la Colonie… D. H.


Segodnya my postroim dom

Segodnya my postroim dom

Sergueï Loznitsa | 1996 | 28' | Russie

Un jour, sur un chantier à Moscou. Tout comme les saisons passent, les gens travaillent différemment : vite ou lentement, avec énergie ou sans… Mais le lendemain matin, la maison est construite.


L’Usine

L’Usine

Serguëi Loznitsa | 2004 | 29' | Russie

Une journée dans une usine. Le film décrit en deux parties, la relation de l’homme au monde des machines : l’homme comme faisant partie du monde des machines ou le monde des machines comme une part de l’homme… De l’URSS à la Russie de Poutine, rien n’a changé… Si ce n’est que la production de l’usine part désormais aux États-Unis.


La Vie, l'automne

La Vie, l’automne

Sergueï Loznitsa et Marat Magambetov | 1998 | 35' | Allemagne, Russie

La vie quotidienne en milieu rural, quelque part en Russie. Émouvant et amusant en même temps. Images d’animaux et de leurs maîtres, chantant et fumant…


Séances

jeudi 17 novembre 2005 à 18h00

Espace Jean Vilar - salle 1
  • La Vie, l’automne
    Sergueï Loznitsa et Marat Magambetov | 1998 | 35’ | Allemagne, Russie
  • Portret
    Sergueï Loznitsa | 2002 | 28’ | Russie
  • Paysage
    Serguëi Loznitsa | 2003 | 60’ | Russie, Allemagne

jeudi 17 novembre 2005 à 20h30

Espace Jean Vilar - salle 1
  • Polustanok
    Sergueï Loznitsa | 2000 | 25’ | Russie
  • Blockade
    Sergueï Loznitsa | 2005 | 60’ | Russie

vendredi 18 novembre 2005 à 20h00

Espace Jean Vilar - salle 2

vendredi 18 novembre 2005 à 20h30

Espace Jean Vilar - salle 2
  • Die Herren
    Patric Chiha | 2005 | 52’ | France, Autriche

vendredi 18 novembre 2005 à 22h00

Espace Jean Vilar - salle 2
  • Poselenie
    Sergueï Loznitsa | 2001 | 79’ | Russie

samedi 19 novembre 2005 à 17h30

Espace Jean Vilar - salle 1

samedi 19 novembre 2005 à 18h30

Espace Jean Vilar - salle 1
  • L’Usine
    Serguëi Loznitsa | 2004 | 29’ | Russie