Tout à fait légitimes… mais pas nécessairement remarquables… Ou lettre non-écrite au cinéaste, coureur de fond.
Quel sens peut-on trouver à mettre des films « en compétition »? Est-il juste, voire simplement utile de mettre « en concurrence » des démarches parfaitement diversifiées et hétérogènes, des cinéastes aux moyens de production disproportionnés, aux parcours divergents, des univers, des sensibilités, des réflexions, fort éloignées de conception comme de style.
Et qui, et de quel belvédère surplombant se permet ainsi de jauger, de juger, de choisir et donc d’éliminer au moins provisoirement ? Selon quels critères et avec quelle validité ?
À qui et à quoi enfin servent lauriers et numéraires. Pour quelques egos ravis, combien de déceptions, doutes, tristesses et blessures narcissiques.
Car du travail, du désir, du don, du temps, on sait qu’il y en a derrière chaque film. La question est récurrente, lancinante, inépuisable… Et probablement sans réponse.
On serait tenté de s’éviter tous affres existentielles en affirmant tout de go : mais la concurrence est partout, la hiérarchie, naturelle, le monde partagé entre proies et prédateurs, soumis et conquérants, assujettis et esprits libres, vainqueurs et vaincus, génies et artisans.
Par ailleurs la « compétition » entre festivals est elle-même si patente bien plus que tout illusoire esprit collaboratif et coopératif qui les animerait, dans une juste et intelligente répartition des rôles (il existe heureusement quelques exceptions).
Recherche de l’exclusivité absolue jusqu’à l’absurde, classements et réputations, auxquels en miroir, productions et auteurs un peu chevronnés se livrent mimétiquement avec de savantes stratégies. Parfois payantes, parfois « touchées coulées ». Mais cela est encore une autre histoire.
Et que représente pour le public la sélection d’un festival : un label qualité, une assurance tous risques de découvrir de bons films, un prélèvement de la quintessence de la production d’une année ?
Mais de quel public parle-t-on ? Qui est-il ? Où s’est-il forgé son goût ? L’a-t-il développé, enrichi ?
Les diffuseurs institutionnels ont des idées très précises là-dessus et sont prêts à réfléchir pour vous… C’est une question d’« audiences », de « contenus », d’« unitaires » et de « séries », de réalisations « bankable » et surtout rentables à l’export…
Une étude récente du CNC sur l’exportation du documentaire français est à cet égard très édifiante sur les « styles » de documentaires qui marchent à l’international… Le « plus vu au monde » en 2009 (donc le meilleur vous l’avez compris) est … Home de notre cinéaste des hauteurs Yann Arthus Bertrand (personnellement je le préférais photographiant les bestiaux au salon de l’agriculture, il est vrai que j’ai un penchant certain pour les vaches, notamment les Aubrac aux yeux ourlés de khôl). Voilà un bel exemple de financement et diffusion atypique qui plus est : 5 juin 2009, journée de l’environnement, distribution gratuite sur Internet . À ce jour 7 millions de visionnages en version anglaise, 2 millions en version française, 1,8 millions en version allemande et même 488 000 en version arabe. Et en l’occurrence PPR (Pineau Printemps Redoute) et Luc Besson, en gentils donateurs … Un conte de fées, vous dis-je.
Sinon, très chic, se développe le financement Cross media… Ignares, vous n’avez pas compris ? Je reprends Cross média : cinéma, télévision, Internet… Avec des investisseurs mécènes blancs comme neige. On connaissait les participations du pétrolier Total pour des films d’archéologie en pays producteurs de brut, il faut compter aussi désormais sur les banques comme le CIC pour Le trésor enfoui de Saqqarah ou la BNP Paribas pour l’autre opus de Yann Arthus Bertrand, 6 Millions d’Autres.
La même étude met en exergue la Qualité France de l’investigation avec des exemples flamboyants comme Le jeu de la mort d’Alain Michel Blanc, (3 millions de téléspectateurs, peuchère !), Ascenseur pour les fachos, Pédophilie en Asie, des citoyens contre l’impunité, Déchets, Le cauchemar nucléaire ou encore Tibet, le mensonge chinois… D’où il ressort donc que l’hexagone ne fait surtout pas dans la surenchère voyeuse, n’utilise aucune grosse ficelle dramaturgique, défend les droits de l’homme et l’avenir de la planète. Ah oui, j’allais oublier l’autre grande réussite française à l’Export, ce sont les documentaires Qualité France : Quezaco ? Une norme iso, un label environnemental ? Que nenni : ce sont les documentaires qui évoquent Versailles (Le rêve d’un roi de Thierry Benisti) ou Montmartre ou si, charming, des personnalités comme Dior, Deneuve, Balenciaga, Sonya Rykiel, le goût frenchie quoi … Et puis j’oubliais, l’animalier, Océans, bien sûr et encore Jaglavak, le prince des insectes : vous n’avez jamais entendu parlé de ce dernier ?… Moi, non plus … enfin si grâce à cette étude du Centre national de la Cinéphilie, non pardon, le cinéma est une industrie et nous manquons cruellement de devises, (le Rafale se vend mal, le Charles de Gaulle a des avaries, mais je m’égare)… Centre National de la Cinématographie donc…
Problème : vous ne verrez aucun de ces films dans les festivals, vous n’entendrez jamais parler de leurs auteurs. C’est bien pourtant le cinéma documentaire mainstream. La représentation que la majeure partie des spectateurs de cinéma ou de télévision « se font » du documentaire. Et qu’on leur donne…
Ce divorce-là s’ajoute à bien d’autres, celui du cinéma documentaire et de la télévision après une embellie de près de quinze ans.
Quand le doc gagne la salle de cinéma, forcement, il peine, face aux blockbusters à 1000 salles programmées… Une réussite en salles est lilliputienne d’un point de vue économique. Prenez le seul exemple de Secteur 545, beau film de l’un de nos invités cette année, Pierre Creton : en 2005, 5 copies et 6700 entrées… Économie d’artisan, instants rares pour spectateurs choisis.
Les festivals de documentaires en France – ce n’est pas le cas dans d’autres pays européens selon divers témoignages – même quand ils sont « bien fréquentés », n’atteignent jamais que le cinquième de leurs homologues du court-métrage ou de l’animation… On ne se fera pas souffrir en comparant avec le cinéma de fiction. En crise ou pas c’est encore lui qui fait rêver.
Alors bien sûr l’auteur de films documentaires quand il envoie son film dans un festival, se pense en territoire ami… Il a raison. Son enthousiasme, sa bouteille à la mer, toute son énergie, il aimerait qu’elle aboutisse enfin sur l’écran. C’est logique. II oublie évidemment que l’on filme de plus en plus, que l’on voit de plus en plus de films, que son attente est légitime mais son film peut-être pas suffisamment remarquable, pour « être désiré » dans une sélection. Je n’ai pas dit bien fait, ni parfait… Son sujet est sûrement passionnant, son investissement évident.
Peut-être manque-t-il de cette singularité qui fait que restent au final 30 et quelques autres films montrés sur les écrans d’un festival sur les 750 visionnés…
Didier Husson
Films
13, 14, 15
Claudius Beutler | 2009 | 18' | Allemagne, Russie
Eté en Sibérie. Pendant quelques mois, la vaste couverture de neige et l’obscurité laissent place à des étendues d’herbe et à une douce lumière. Les jeunes Russes vivant dans un groupe de maisons isolées répètent inlassablement les mêmes tâches quotidiennes.
Cent visages pour un seul jour (Miat wajh li yom wahed)
Christian Ghazi | 1969 | 90' | Liban
Entrelaçant narration dramatique et images documentaires, ce film pionnier montre, caméra au poing, le combat des militants communistes de la cause palestinienne au Liban au début des années soixante-dix. Il s’agit de l’unique œuvre qui a survécu à la destruction de la filmographie de Christian Ghazi.
Disorient
Florence Aigner et Laurent Van Lancker | 2010 | 36' | Belgique
Par une polyphonie de récits, ce documentaire est la mémoire vivante de personnes qui après avoir vécu un autre bout du monde, retournent vivre dans leur pays d’origine. Quels sentiments accompagnent ce retour ? Nouvel exil ? Ce documentaire expérimental habille cette polyphonie d’histoires d’un travail visuel minimaliste et impressionniste. Seules quelques traces d’images Super 8, de photographies de leur culture matérielle, de voyage, apparaissent par-delà des voix et de paysages sonores. Seuls subsistent quelques ombres et souvenirs de leur présence à l’étranger.
Éloge de la raison
Waël Noureddine | 2010 | 23' | France
Une topographie de l’univers mental d’un drogué qui fait écho au chaos du monde l’environnant.
Étrangère
Christophe Hermans | 2010 | 13' | Belgique
Sophie est seule. Elle partage sa vie entre des petits boulots et son déménagement. Pour combler ce vide, Sophie sculpte son corps.
Face au vent
Anne-Marie Faux | 2010 | 45' | France
Il était deux gosses, trois gosses, cent mille gosses dans un jardin, en Seine-Saint-Denis, par exemple. Les gosses sont grands maintenant. Ils ont perdu le jardin de cette enfance-là. Ils se demandent comment faire pour trouver, re-trouver encore les façons de tenir et de gravir face au vent.
Fleurs noires
Baptiste Bessette | 2010 | 35' | France
La mémoire de la bombe atomique et de ses terribles effets constitue l’identité de la ville de Hiroshima, reconstruite autour du Parc du Mémorial de la Paix. Mais l’herbe a repoussé et le temps a effacé les traces de la désolation atomique. Le long de la rivière, les arbres du jardin Shukkeien traversé par l’écrivain Tamiki Hara le matin du 6 août 1945, semblent se dresser depuis toujours. J’ai filmé quelques fragments des multiples mémoires qui se sont déposées dans la ville.
Los jóvenes muertos
Leandro Listorti | 2009 | 73' | Argentine
Depuis la fin des années 1990, plus de trente adolescents ont mis fin à leurs jours à Las Heras, une ville de la province de Santa Cruz, sans laisser aucune indication pouvant expliquer leur geste. À partir de ces suicides et d’autres décès plus récents, ce film évoque la vacuité et le mystère qui entourent la vie et la mort de ces jeunes.
La Montée au ciel
Stéphane Breton | 2009 | 52' | France
Au creux d’une vallée du Népal, au bout d’un chemin usé par tant de siècles et tant de pieds, se trouve un village de brahmanes : merde à tous les coins de rue, pureté des cœurs, éblouissement. Deux vieux bergers mélancoliques et grognons, accompagnés parfois d’un garçon à l’étrange innocence, vivent là et vont pousser leurs bêtes en chantant sur les pentes les plus désolées.
Noé
Pauline Julier | 2010 | 22' | Suisse, Norvège
Le spectateur est à la place de Noé, en plein rêve. Il se réveille dans un lieu clos, avec autour de lui une énorme quantité de graines visiblement conservées à l’abri. L’espace est trop étroit, il décide de sortir. Dehors le monde a disparu sous la glace. Il est seul. Alors qu’il est partagé entre la peur et un sentiment de plénitude face à cette nouvelle découverte, des images désordonnées lui soufflent le souvenir de son monde. Métaphore poétique d’un état de folie lucide, le film suggère la possibilité d’un monde inhabité et stérile, un cauchemar blanc…
Place de l’Europe (autour)
Muriel Montini | 2010 | 10' | France
Très souvent, le soir, je me promène dans ce quartier quand les sans-abri se couchent.
Time of Breadth
Ali El-Darsa | 2009 | 8' | Canada
Time of Breadth met en scène une conversation téléphonique entre l’artiste et sa mère à propos des guerres libanaises. Il en découle un portrait politique à échelle intime qui révèle la vulnérabilité de l’artiste face à un passé douloureux.
Un long cri mêlé à celui du vent
Julie Aguttes | 2010 | 42' | France
Un long cri mêlé à celui du vent ou une immersion fantastique et fantasmée au cœur du port industriel de Marseille, tel un monde à part voué aujourd’hui à disparaître.
The Very Minute Unfinished 1 – 7
Annick Ghijzelings | 2010 | 39' | Belgique
Les images sont des ombres. Les souvenirs qui hantent sont des ombres. Les migrants sont des ombres. Les minutes qui passent sont des ombres. Les éclats de lumière dans la nuit qui viennent du fond des temps sont des ombres. Un film en sept fragments traversés par l’idée de la disparition, de l’absence, de la survivance, de ce qui s’est effondré et reste comme le vestige d’un deuil.
Walking Through Paradise
Peter Snowdon | 2010 | 16' | Belgique, Royaume-Uni
Deux cinéastes cherchent à se rendre dans un village palestinien, mais l’armée israélienne leur barre le chemin. Comment contourner cet obstacle ? Et d’où peut venir l’aide dont ils ont besoin ?
We – 1st person plural
Vika Kirchenbauer | 2009 | 11' | Allemagne
À partir des archives familiales en Super 8 et de sons et images glanés au cours de ses voyages, Vika Kirchenbauer livre un collage poétique sur le comportement humain.
Séances
samedi 30 octobre 2010 à 19h00
Espace Jean Vilar - salle 2
- Noé
Pauline Julier | 2010 | 22’ | Suisse, Norvège - Un long cri mêlé à celui du vent
Julie Aguttes | 2010 | 42’ | France
dimanche 31 octobre 2010 à 14h30
Espace Jean Vilar - salle 2
- Étrangère
Christophe Hermans | 2010 | 13’ | Belgique - Disorient
Florence Aigner et Laurent Van Lancker | 2010 | 36’ | Belgique - The Very Minute Unfinished 1 – 7
Annick Ghijzelings | 2010 | 39’ | Belgique
lundi 1 novembre 2010 à 16h30
Espace Jean Vilar - salle 2
- Walking Through Paradise
Peter Snowdon | 2010 | 16’ | Belgique, Royaume-Uni - La Montée au ciel
Stéphane Breton | 2009 | 52’ | France
lundi 1 novembre 2010 à 19h00
Espace Jean Vilar - salle 2
- Place de l’Europe (autour)
Muriel Montini | 2010 | 10’ | France - We – 1st person plural
Vika Kirchenbauer | 2009 | 11’ | Allemagne - Fleurs noires
Baptiste Bessette | 2010 | 35’ | France - Face au vent
Anne-Marie Faux | 2010 | 45’ | France
mercredi 3 novembre 2010 à 18h30
Espace Jean Vilar - salle 1
- Time of Breadth
Ali El-Darsa | 2009 | 8’ | Canada - Éloge de la raison
Waël Noureddine | 2010 | 23’ | France - Cent visages pour un seul jour (Miat wajh li yom wahed)
Christian Ghazi | 1969 | 90’ | Liban
dimanche 7 novembre 2010 à 14h00
Espace Jean Vilar - salle 2
Plus d'informations sur cette séance- Los jóvenes muertos
Leandro Listorti | 2009 | 73’ | Argentine - Noé
Pauline Julier | 2010 | 22’ | Suisse, Norvège - 13, 14, 15
Claudius Beutler | 2009 | 18’ | Allemagne, Russie - Un long cri mêlé à celui du vent
Julie Aguttes | 2010 | 42’ | France

