38 manières de voir
Se nommer
Le Destin d’un capitaine… Un soir d’été un étranger… Entre le premier film reçu et le dernier, s’est mis en place le « roman » de notre* été. Un cadavre exquis de quelques centaines de titres plus ou moins poétiques, didactiques, accrocheurs, évocateurs ou secrets. Mystérieux parce qu’exprimés dans une langue inconnue ou peu maîtrisée. Certains très « fonctionnels » qui désignent clairement leurs sujets. D’autres très inspirés qui donnent le désir de la découverte, s’offrent comme des promesses… Se veulent constats froids ou prophéties…
Ici, le titre affiche son humour et là se signale par un goût douteux. Fait preuve de lyrisme, d’engagement, pratique l’art de la concision ou de l’ellipse, ou semble à lui seul vouloir trop en dire.
Mais à propos qui nomme, l’auteur, le producteur, une tierce complice ? Avec quels objectifs, quels sentiments, quelles intentions ?
Parce qu’il faut vite et bien s’en débarrasser ?
Certains fleurent bon la grille programme envisagée, d’autres, la spontanéité, le hasard, l’avatar, le devoir accompli, la maldonne… D’autres sont fleuris à souhait quand d’autres semblent avoir été composés comme un haïku…
Le titre d’un film n’est certes et surtout pas le film.
Mais c’est son premier signe, son premier abord, le premier rapport que l’on va entretenir avec l’œuvre (étant entendu que l’on se garde de lire le synopsis avant la découverte dans un comité de sélection qui se respecte). Il ne sera évidemment pas déterminant pour la perception finale. Mais il aura pu, un tant soi peu sinon influencer le juge-ment, promettre et ne pas tenir, orienter sur une tausse piste, déplaire pour sa platitude, séduire pour son caractère intrigant, être en parfait décalage avec ce que le film va lui-même suggérer ou développer. Désigner, distinguer donc. Qu’attendre de films qui s’intitulent « Vous pouvez seigneur préparer votre réponse », « Le Flan était presque parfait, la cuisine de bouche(s) à oreille(s) », « Dix huit ans, j’entre en fac », « Silence ça tue ». N’attendre rien et regarder.
Chaque cru de festival mériterait son florilège…
Passionné, passionnel…
Un comité de sélection, curieuse hydre à six têtes en ce qui nous concerne, est un organisme vivant, pétaradant, fumant, plein d’enthousiasme au début de sa course de fond de trois mois estivaux.
On le retrouve râleur, désabusé voire désespéré au mitan quand l’exercice du visionnage est plus souvent solitaire que collectif. Quand au lieu de se hâler, allongé benoîtement sur une méridienne ou tanguant dans un hamac sous un micocoulier, reste le regard obstinément fixé sur un écran, noircissant son carnet de notes de signes obscurs et parfois rageurs.
Quand s’approche, le moment de conclure, quand le temps manque et que les passions s’exacerbent… Les rencontres se font plus nombreuses, les échanges de DVD frénétiques. Avec la peur d’écarter tel ou tel, avec remords et doutes qui soudainement embrouillent ce qui semblait se dessiner assez clairement…
On s’écharpe verbalement quand il s’agirait de faire circuler, revoir et conclure. Pas loin de se traiter de noms d’oiseaux, de peaufiner ses stratégies personnelles, alliances de veto et d’« incontournables », cherchant les appuis, les contres, les esquives, les feintes, les ruses les plus inavoua-bles. Homériques, certaines sélections s’arrachent sur un talent d’orateur(trice) soudain grandiose : comment résister à de tels arguments ? Ne peut !
Curieuse et bizarre alchimie, qui, une fois retombée la fièvre des débats, fait apparaître à chacun, comme à tous qu’a de mineures variations près, le verdict n’aurait pu être autre.
Et finalement cela donne cela…
En décidant après trois ans d’absence, la réintroduction d’une compétition Écoles et Formations au sein des Écrans Documentaires, notre intuition a visé juste. Beaucoup de propositions intéressantes sur un corpus global encore assez modeste : seize films sélectionnés sur une centaine reçue et même deux hissés en compétition Films Courts. II restera à déterminer si c’est notre regard qui a profité de cet écart pour se rafraîchir ou si très objectivement une évolution est en cours. À moins encore qu’il s’agisse d’un cru « exceptionnel ».
Toujours est-il que si cette sélection prend les allures d’un panoramique de démarches éclectiques (une seule structure est représentée deux fois) le fait est totalement dû aux hasards et aux propositions filmiques en soi. Impliquées, personnelles sans être égotistes, évitant de se prendre pour des cartes de visite du « bien faire », novatrices dans la forme (parfois et parfois seulement) ces démarches nous ont vraiment enthousiasmé par leur faculté d’oser aller au bout d’une idée, l’explorer vraiment… quitte à faire un peu trop long parfois, mais est-ce si grave ?
Resserrée, la section des Films Courts ne compte cette année qu’une dizaine de titres, (quelques uns figurant toutefois dans le Cabinet d’essai et de curiosité). Elle nous a valu les échanges les plus vifs et les oppositions les plus marquées dans le comité de sélection. De tait la production de documentaires courts, déjà très modestes, n’existent quasiment plus. Jusqu’à peu résistaient encore quelques niches télévisuelles aujourd’hui closes.
L’auto production ici s’emballe (près de trois cents films) pour le meilleur et assez souvent… pour du beaucoup moins bien.
Plus d’œuvres courtes, voire très courtes (quatre de moins de dix minutes dans la sélection), une tendance expérimentale et plastique qui perdure.
Certains peuvent le regretter, y trouver du formalisme et pas assez d’« incarnation ». À titre personnel, je considère cette sélection de films qui relève de l’essai comme un beau laboratoire de propositions et novations : nous ne sommes pas nécessairement investis d’une « mission » à faire sens à tout prix, à mettre en exergue des « propositions humanistes » mais paresseuses sur la forme.
La sélection de films longs vogue allègrement dans tous les formats de durée, du quarante-sept minutes d’Année lumière aux deux heures sept de L’Exil et le Royaume. Variation de la temporalité cinématographique qui se complète par une très grande diversité de dispositifs narratifs, des partis pris de style et d’esthétique.
S’il est un point commun à douze films aussi différents, c’est du côté du désenchantement, d’une nostalgie plus nourricière que mélancolique, d’un désir de résistance rarement frontal.
Incontestablement c’est aussi notre choix qui donne cette coloration à la sélection et pas nécessairement une représentativité de tous les sujets et approches abordés en plus de trois cent cinquante films de cette catégorie. Mais ce qui est remarquable par rapport aux années antérieures, c’est qu’un nombre assez conséquent a été en débat ou au moins évoqué par tel ou tel membre du comité, sans forcément finalement convaincre. À sous entendre ici donc : malgré la crise de la production, le désengagement télévisuel et les embouteillages de la diffusion, des films adviennent dans la difficulté, dans l’adversité, dans la pauvreté de financements. Ces signes de résistance sont tout simplement encourageants et présagent de nouvelles manières de produire, de faire, de diffuser, d’exister en réseaux.
Didier Husson
* « Nous », c’est-à-dire, les six membres du comité de sélection : Véronique Barani, Sabrina Malek, Mikaël Dacheux, Eric Vidal, Manuel Briot et moi-même.
Films
Accoster
Olivier Derousseau | 2007/2008 | 55' | France
Dans un « discours » fait à la Femis, Jean-Luc Godard disait « à des apprentis » que le cinéma se retire et que nous devons le sentir, qu’il va falloir marcher… et souhaite bonne chance. Enlevons « Cinéma » et mettons « Dieu » à la place, et c’est un discours adressé par Bernanos à d’autres étudiants sur l’Europe, en 1947. « Dieu s’en va, vous devez le sentir… ». La belle affaire.
Année Lumière
Anne Durez | 2007 | 47' | France
De février à mai 2005, j’ai vécu cette période que l’on appelle l’hiver éclairé, en fin de nuit polaire et jusqu’au jour continu, sur l’Archipel du Svalbard (Spitzberg), la terre habitée la plus proche du Pôle Nord. Année lumière est le récit de cette expérience en milieu polaire, le questionnement lié au fait d’habiter le paysage. Année lumière est une relation au voyage. C’est un film entre conte et autobiographie, entre fable et songe, entre pressentiment et souvenir.
Les Dormants
Pierre-Yves Vandeweerd | 2008 | 63' | Belgique, France
Les quatre récits qui habitent ce film nous entraînent de la Belgique aux rives du fleuve Sénégal, des Ardennes françaises aux montagnes du Sahara occidental. Ils ont pour point commun de nous guider à la rencontre de dormants. Des hommes et des femmes évoluant entre deux mondes, celui des absents et celui des vivants, entre deux états, celui de l’éveil et celui du sommeil. Dans chacune de ces histoires réside un mystère libéré de toute croyance, de toute philosophie, de toute tentative d’explication. Un mystère capable de réenchanter le réel.
Elegia del volo
Fabio Tanzarella | 2007 | 71' | Italie, Belgique
Un peintre géorgien et sa femme émigrent en Belgique pour y tenter leur chance. Il y a un fantomatique réalisateur italien, qui veut filmer à tout prix la vie du peintre, une femme belge qui se dispute avec le peintre pour aussitôt s’en repentir, des invités qui festoient à un interminable banquet. Au milieu de la fête, dans l’orgasme de l’union, le silence, le cauchemar, la solitude, le désir de l’envol : systoles et diastoles.
L’Exil et le Royaume
Jonathan Le Fourn et Andreï Schtakleff | 2008 | 127' | France
Il faut fuir. On franchit les montagnes. On traverse les mers. Et puis on arrive là. Une muraille de mer et de technologie. Avec angoisse on se retourne. Tout est en train de s’effacer. Le monde disparaît. Aujourd’hui que Sangatte n’existe plus, il est possible de regarder à côté, de suivre les traces et d’être emmené par les corps de ceux qui sont là.
Guy Gilles et le temps désaccordé
Gaël Lépingle | 2008 | 57' | France
1958. Un jeune homme quitte son Algérie natale pour aller faire sa vie. Cinquante ans plus tard, trois adolescents et un grand appartement donnant sur un boulevard parisien. Au détour d’une pièce, d’une fenêtre, d’un visage, reviennent les films de Guy Gilles, les traces, les voix et les images d’une œuvre méconnue, désaccordée à son temps.
La Mère
Antoine Cattin et Pavel Kostomarov | 2007 | 80' | Suisse, France, Russie
C’est un film sur des femmes fortes, avec tous leurs espoirs ; sur des enfants fragiles, avec toute leur innocence ; sur des hommes faibles, avec tous leurs défauts. Et au cœur de ces relations, un paradoxe : dans les mains de ces femmes fortes, ces enfants innocents deviennent ces futurs hommes faibles.
Les Parents
Christophe Hermans | 2008 | 70' | Belgique
Dans un village de Dordogne, Alain et Richard accueillent dans leur maison trois personnes âgées. Une alternative séduisante aux maisons de retraite traditionnelles. Avec des gestes proches de ceux d’un père, ils accompagnent des mois, des années durant, les pensionnaires dans leur fin de vie. Tout le monde l’ignore aujourd’hui mais les deux hommes ont décidé de vendre leur maison pour s’installer aux Antilles…
Petrole
Cédric Putaggio | 2008 | 80' | France
Dans l’imprécision de mes souvenirs d’enfance, celui d’un homme que j’avais connu, s’est récemment affirmé jusqu’à l’obsession. L’image d’une carcasse de pétrolier s’est cristallisée de la même manière. Il y a presque trente ans déjà, l’Amoco Cadiz s’échouait tout près des côtes de Portsall, un petit port du Nord-Finistère, et provoquait la plus importante marée noire que la Bretagne n’ait jamais connue.
Tramas
Augusto Contento | 2008 | 100' | France
Dix hommes et femmes, habitants de São Paulo qui proviennent de différents milieux sociaux et culturels. À travers leurs itinéraires habituels, ils nous racontent leurs sentiments et partagent leurs expériences personnelles. La caméra, toujours en mouvement, tisse une toile d’araignée change l’espace perceptif et nous dévoile les rituels quotidiens, les différents espaces urbains, culturels et sociaux de la ville.
Via de acesso
Nathalie Mansoux | 2008 | 82' | Portugal
Les derniers habitants du quartier d’Azinhaga dos Besouros, en banlieue de Lisbonne, n’ont pas le droit d’être inclus dans le « Programme Spécial de Relogement ». Ils vivent la démolition de leur quartier, où sera prochainement construite une autoroute. – Emma, tu paies un café ? – Tu ne vois pas qu’il y a un enterrement ? Un café… il est où le café ? »
Zirei Kayitz
Hen Lasker | 2007 | 63' | Israël
Sept ans après avoir effectué son service militaire féminin au sein de l’armée israélienne, la réalisatrice revient sur les lieux où, pour la première fois, elle tomba amoureuse d’une femme, son commandant. Le film suit les soixante-six jours et nuits d’entraînement des femmes soldats d’une des plus rigoureuse armées et se penche sur les relations féminines développées dans le cadre stricte des codes militaires.
Séances
mercredi 29 octobre 2008 à 18h30
Espace Jean Vilar - salle 1
- Guy Gilles et le temps désaccordé
Gaël Lépingle | 2008 | 57’ | France - Zirei Kayitz
Hen Lasker | 2007 | 63’ | Israël
mercredi 29 octobre 2008 à 20h30
Espace Jean Vilar - salle 1
- Les Dormants
Pierre-Yves Vandeweerd | 2008 | 63’ | Belgique, France
jeudi 30 octobre 2008 à 17h30
Espace Jean Vilar - salle 1
- Année Lumière
Anne Durez | 2007 | 47’ | France
jeudi 30 octobre 2008 à 18h30
Espace Jean Vilar - salle 1
- Accoster
Olivier Derousseau | 2007/2008 | 55’ | France
jeudi 30 octobre 2008 à 20h00
Espace Jean Vilar - salle 1
- Petrole
Cédric Putaggio | 2008 | 80’ | France
jeudi 30 octobre 2008 à 22h00
Espace Jean Vilar - salle 1
- Elegia del volo
Fabio Tanzarella | 2007 | 71’ | Italie, Belgique
vendredi 31 octobre 2008 à 18h00
Espace Jean Vilar - salle 1
- Les Parents
Christophe Hermans | 2008 | 70’ | Belgique
vendredi 31 octobre 2008 à 20h00
Espace Jean Vilar - salle 2
- Via de acesso
Nathalie Mansoux | 2008 | 82’ | Portugal
vendredi 31 octobre 2008 à 21h30
Espace Jean Vilar - salle 2
- Tramas
Augusto Contento | 2008 | 100’ | France
samedi 1 novembre 2008 à 15h30
Espace Jean Vilar - salle 1
- L’Exil et le Royaume
Jonathan Le Fourn et Andreï Schtakleff | 2008 | 127’ | France
samedi 1 novembre 2008 à 18h30
Espace Jean Vilar - salle 1
- La Mère
Antoine Cattin et Pavel Kostomarov | 2007 | 80’ | Suisse, France, Russie

