À l’origine, cette programmation voulait réagir ex abrupto à cette criminalisation multi-facettes tantôt rampante, tantôt brutale de l’émigration, qui égrène ces mots lourds, ces mots durs : dealers, sans-papiers, « caillera », ghetto, islamisme, terrorisme, zones de non-droit, clandestins, délinquance, réfugiés, réseaux mafieux de prostitution, communautarismes.
Bien sûr, elle aurait pu vouloir « positiver » en passant par les délices et les sons, les étoffes et les voix qui tapissent nos murs, emplissent nos assiettes, résonnent ici, là : salsa, tapas, morna de Cesaria Evora, raï et couscous seffa, capoeira et pimentone, nem et fado, soukous et tieboudienne, mezze et tokaji, rebetiko et tajine, Cheri Samba et saroual, wax et sushi, chorba et tatami, Ganesh et ramadan, zouk ou tequila. Tant qu’il s’agit de consommer…
Seulement voilà, malgré « La Sono Mondiale », la petite main jaune et autres United Colours des années quatre-vingt, comment en est-on arrivé là ? Comment est-on passé du « Tous ensemble » revendicatif des grèves de décembre 1995, aux « veux dans les bleus » investissant autour d’une prétendue France black blanc beur de 1998, pour risquer chuter en lépénie en 2002 ? Plus le « devoir de mémoire » est convoqué, plus la fabrique d’oubli fonctionne en parallèle à plein régime dans une dialectique continue, accélérée et récurrente sur l’alternance insécurité/exaltation.
La première hypothèse de programmation était de tenter une représentation par décennies de ce que le cinéma avait proposé comme regard sur l’altérité, sur l’émigration depuis les années de décolonisation, mettons depuis Afrique 50 de René Vautier, en scandant les grands repères et les ruptures. L’indépendance de l’Algérie, la main d’œuvre bâtissant les cités « radieuses », fabriquant à la chaîne les voitures, habitant les bidonvilles, les foyers des négriers modernes et regardant les scopitones. Le racisme de petit blanc, les ratonnades qui « inspirèrent » Daniel Moosmann (Le Bougnoul) ou Yves Boisset (Dupont-Lajoie). Il y aurait eu tous les instants cruciaux, l’arrêt de l’immigration en 1974, les 10000 francs Stoleru, traduction en mode comique par Mahmoud Zemmouri : Prends 10000 balles et casse-toi. Les promesses et renoncements, la régularisation des sans-papiers en 1981, le droit de vote des immigrés aux élections locales, inclus dans les 101 propositions de François Mitterrand, la Marche des Beurs de 83, puis le show SOS Racisme à la Concorde de 84, le premier concert raï de Bobigny en 86, puis le Thé au Harem d’Archimède, les portes défoncées de Saint-Bernard, les lois Pasqua, les « sauvages »…
Cette représentation, ces films sur l’émigration, l’exil, le racisme ordinaire, les passeurs, les frontières, les négriers modernes, la seule filmographie des années soixante-dix la contient en germe. Mais ce n’est plus une programmation, mais une anthologie qu’il faudrait réaliser, du Pane i cioccolata de Franco Brusati, au Le Lion, la Cage et ses Ailes de Gatti à Montbéliard, d’O Salto de Christian de Challonges à Bako, l’autre rive de Jacques Champreux, du Bus de Bay Okan aux Noces de Shirin de Helma Sanders-Brahms, de Mektoub d’Ali Ghalem aux Ambassadeurs de Nacer Ktari.
Si le film militant ou d’« intervention sociale » comme on osait dire à l’époque, plein d’illusion sur le pouvoir des images, est largement représenté, le film documentaire presque moribond de ces années-là, n’évoque guère, sauf parfois en télévision, ces questions. C’est la fiction qui s’en empare, parfois de manière trop illustrative d’un discours, d’une bonne conscience, comme un énoncé idéologique ou humaniste. C’est pourquoi nous avons pris une option radicale : quatre films d’auteur, très « signés ». Un quatuor (Fassbinder, Schroeter, Seidl, Ben Mahmoud) qui cristallise avec une exigence artistique remarquable les questions essentielles : le rejet de l’altérité, les rapports de domination, l’identité, la frontière, l’exil, la séparation… Ils constituent le premier volet de notre approche.
Le second va remuer plus loin, plus en profondeur, le marécage des remugles barbares, celui du racisme mais aussi du regard excluant, jubilant à humilier, éliminer, à mettre en scène pour mieux s’en protéger, s’exclure de cette « sélection naturelle » depuis « du pain et des jeux » au lancer de nain, du « loft » à « C’est mon choix ».
Celui qui depuis des décennies travaille les imaginaires, les inconscients, celui qui a fondé les rapports géopolitiques et économiques du « Nord et du Sud ». Rationaliser, identifier, classer, typer, référencer, hiérarchiser. Ce serait faire preuve une fois de plus d’esprit auto-centré que de faire reposer sur la seule civilisation occidentale le besoin de pointer l’altérité pour mieux l’assujettir, la vilipender pour mieux la soumettre, l’exclure voire l’exterminer.
Mais de la traite négrière à la Shoah en passant par des centenaires d’impérialismes coloniaux, sans établir ni correspondance ni équilibre injustifiables, force est de constater qu’à défaut de « sanglots de l’homme blanc » et de culpabilisation improductive, ce début de millénaire mérite introspection et un retour sur l’histoire.
Car au fond, qu’est-ce qui distingue fondamentalement des notions trop largement partagées comme « le bruit, l’odeur… », « la préférence nationale », « les sauvages », « toute la misère du monde », de la Vénus hottentote, des « cannibales » ou des « Amazones » dahoméennes montrées dans les zoos humains du XIXe siècle et des trois premières décennies du XXe siècle.
Même si c’est pour rire, il y a encore des « papous dans la tête » sur France Culture, sieur Banania, le tirailleur sénégalais qui nous fait toujours aimer le cacao. Et les Jivaros coupeurs de tête, vous y croyez vous ? Rendez-vous avec le film d’Yves de Peretti que nous programmons…
N’y a-t-il pas le même rejet culturel à l’œuvre et les mêmes ambivalences rentrées, quel que soit l’habillage argumentaire de circonstance, entre la fictive « mauresque aux seins nus » du cinéma colonial des années trente, la « beurette émancipée » des années quatre-vingt et la soumission voilée sous le haïk ou la burkha. Le « Ni putes, ni soumises » s’adressant certes aux « frères », pères, mères des cités mais aussi à une société toute entière ?
Comme le signale Pascal Blanchard, co-auteur de Zoos humains qui relate cette saga différentialiste fondatrice et accompagnatrice de la colonisation pour sa validation, sa justification puis la glorification de ses prétendues valeurs émancipatrices : « le zoo humain », il est dans le regard. Aujourd’hui on est moins hard qu’à l’époque, mais le groupe de touristes qui débarque en Thaïlande et va observer des femmes girafes « fabriquées » par l’État pour eux, c’est du zoo humain.
L’occidental s’est-il jamais retrouvé en position d’être visité pour son physique ou son exotisme ? On sera tenté de modérer la fin de l’assertion : grâce à Jean Rouch, oui ! Les Alsaciens, les Normands, les Auvergnats aussi, dans les vues et scènes pittoresques des cartes postales du XXe. Et pour les Bretons, pas plus tard qu’à Plozévet dans les années soixante, avec l’équipe d’anthropologues accompagnant à l’époque Edgar Morin…
Deux formes courtes pour finir et introduire le débat : René Vautier se mêlant d’évoquer le racisme quand il était passé sous silence et le tout dernier opus de Marcel Hanoun, comme toujours un cadeau, y voir identité, ou le « Qui suis-je » d’aujourd’hui n’est plus tant une question existentielle que celle du regard de l’autre posé sur moi…
Didier Husson
Films
Les Ajoncs
René Vautier | 1970 | 12' | France
Un immigré maghrébin qui vendait des ajoncs dans une petite ville de Bretagne voit sa carriole renversée par un agent de police raciste…
Good News, vendeurs de journaux, chiens morts et autres viennois
Ulrich Seidl | 1990 | 126' | Autriche
Le titre ironique annonce les intentions de l’auteur. En effet, il ne s’agit pas seulement d’un film sur l’exploitation des vendeurs de journaux émigrés par le groupe de presse Media Print, propriétaire du grand journal Good News, mais d’une mise en perspective de leur situation par rapport à la prospérité de l’autrichien moyen. Peu à peu, d’autres aspects de la réalité viennoise surgissent de ce voyage dans la ville : les relations chaleureuses nouées entre les vieux solitaires et les émigrés, la grâce du chant d’une inconnue rencontrée dans la nuit, les amours des habitués des bars…
Mémoire entre deux rives
Frédéric Savoye et Wolimité Sié Palenfo | 2002 | 90' | France
Une histoire de la colonisation française en pays Lobi. Dans cette région, située au sud-ouest du Burkina Faso, il n’est pas, un village, pas une famille qui ne se souvienne… Confrontée aux documents d’archives des administrateurs, la tradition orale permet de remonter près d’un siècle d’histoire, depuis
l’arrivée des premiers Blancs jusqu’à nos jours. Cette parole témoigne également des conséquences individuelles, sociales ou religieuses de cette histoire douloureuse. Du passé au pré-sent, de la parole vivante aux écrits des administrateurs coloniaux, Mémoire entre deux rives est autant une quête de l’identité Lobi qu’une réflexion sur la « France civilisatrice ».
Palermo oder Wolfsurg
Werner Schroeter | 1980 | 175' | Allemagne
Devant la misère qui déchire sa famille, Nicola quitte la Sicile pour aller travailler en Allemagne.
Tous les autres s’appellent Ali
Rainer Werner Fassbinder | 1974 | 90' | Allemagne
Emmi est veuve. Ses enfants ont fait leur vie, elle se sent un peu abandonnée. Un soir de pluie et de solitude, Emmi entre dans un café fréquenté par des travailleurs arabes. Elle y fait connaissance d’un jeune marocain, Ali. Sa décision d’épouser le jeune Marocain provoque dans son entourage une réprobation générale. Mais dès que les préjugés, qui en fait renforcent leur relation, tombent, celle-ci commence à battre de l’aile.
Traversées
Mahmoud Ben Mahmoud | 2001 | 97' | Tunisie, Belgique
Le 31 décembre 1980, entre l’Angleterre et le continent, deux passagers anonymes sont refoulés par les autorités britanniques puis belges et se retrouvent prisonniers à bord du car-ferry reliant les deux frontières.
Condamnés à parcourir la Manche dans une navette absurde, les deux hommes tenteront de s’échapper chacun à sa manière.
Y voir identité
Marcel Hanoun | 2003 | 8' | France
Y voir, identité est une « métaphore réaliste » qui veut élargir et relier l’identité de chaque homme à sa commune et unique appartenance anthropique ».
Zoos humains
Eric Deroo et Pascal Blanchard | 2002 | 52' | France
Du milieu du XIXe siècle à l’entre-deux-guerres, des millions de visiteurs, sont venus à travers toute l’Europe, voir des sauvages en
cage, au zoo, au jardin de l’Acclimatation ou dans de prétendus villages indigènes reconstitués. L’histoire sordide et enfouie de ces milliers d’objets de curiosité, pour la plupart africains, commence quelques années seulement après la fin de la traite négrière et nous renvoie à la construction de nos imaginaires les plus angoissés, les plus refoulés. Avec ce film, ce sont aussi les mécanismes du racisme populaire qui émergent, ceux qui font de l’autre un « sauvage ».
Séances
samedi 15 novembre 2003 à 19h30
Espace Jean Vilar - salle 2
- Traversées
Mahmoud Ben Mahmoud | 2001 | 97’ | Tunisie, Belgique
samedi 15 novembre 2003 à 21h30
Espace Jean Vilar - salle 2
- Good News, vendeurs de journaux, chiens morts et autres viennois
Ulrich Seidl | 1990 | 126’ | Autriche
dimanche 16 novembre 2003 à 14h00
Espace Jean Vilar - salle 1
- Zoos humains
Eric Deroo et Pascal Blanchard | 2002 | 52’ | France - Mémoire entre deux rives
Frédéric Savoye et Wolimité Sié Palenfo | 2002 | 90’ | France - Les Ajoncs
René Vautier | 1970 | 12’ | France - Y voir identité
Marcel Hanoun | 2003 | 8’ | France
dimanche 16 novembre 2003 à 18h30
Espace Jean Vilar - salle 1
- Tous les autres s’appellent Ali
Rainer Werner Fassbinder | 1974 | 90’ | Allemagne
dimanche 16 novembre 2003 à 20h30
Espace Jean Vilar - salle 1
- Palermo oder Wolfsurg
Werner Schroeter | 1980 | 175’ | Allemagne

