En résonance avec le titre de cette programmation inspirée par le cinéaste
Jonas Mekas, cette fenêtre que nous laissons ouverte depuis plusieurs années a été imaginée comme un abri pour les images et les regards. En étant bien évidemment aux côtés de ceux qui les fabriquent, mais en allant aussi vers ceux qui, dans une relative pénombre, produisent les films et les diffusent.
Inger Servolin est à ce dernier titre une figure incontournable du cinéma « engagé ». Le documentaire de María Lucía Castrillón, Lettre à Inger (2018), revient sur le parcours de la grande productrice norvégienne exilée en France. De la naissance de la coopérative SLON en 1968 à la création d’Iskra avec le cinéaste Chris Marker, cette missive cinématographique qui lui est directement adressée en rappelle d’autres, envoyées de Sibérie, du Cap-Vert ou du Japon… Pour autant le film n’est jamais nostalgique – mais, surtout, il ne se trompe pas de cible, même si une indéniable gémellité humaine, artistique et politique lie Marker à Servolin.
Cette absence de nostalgie tient beaucoup à la personnalité de la productrice qui ne cherche nullement à se mettre au premier plan. Mais aussi parce que la maison de production, bien vivante, existe toujours et reste éminemment active, signe d’un passage de relai pour le moins réussi. Entre extraits de films, lettres reçues de Marker (et celles qui lui sont adressées) ou par les témoignages des personnes qui ont accompagné les luttes de la structure pour faire exister un cinéma militant en France : le film brosse le portrait d’une grande dame tout en soulignant, comme une piqûre de rappel bienvenue en ces temps tourmentés, la force du collectif. Un projet de vie et de cinéma qu’Inger Servolin n’aura cessé avec ferveur de (re)mettre au travail.
Passé le pont, les fantômes vinrent à ma rencontre 1.
De ces mots, Donal Foreman pourrait faire une partie de son lit, tant The Image you Missed (2018) convoque les spectres de son enfance, à la rencontre d’un géniteur qu’il n’a que très peu connu, le documentariste Arthur MacCaig (décédé en 2008). Étant tout les deux cinéastes, les images et les sons occupent bien évidemment une place centrale dans cette quête à la fois existentielle et artistique. Sans pour autant oblitérer la place de la mère du réalisateur, dont la présence se manifeste à l’écran par la lecture d’échanges épistolaires entretenus avec MacCaig. En plongeant dans les images de son père, Foreman relie dans un même mouvement l’intime (sa cellule familiale) et le politique. MacCaig, aux origines irlandaises, ayant en effet énormément documenté le conflit nord-irlandais 2 qui l’a littéralement happé. Pour joindre le passé au présent et rapprocher ces deux hommes si éloignés pendant des années, Foreman tisse ses propres images de jeunesse avec celles de son oncle, lui aussi cinéaste, des home movies très tendres qui offrent un autre point de vue sur l’univers sensible de Foreman. Postées à la même hauteur que celles de son père, ces images traversées par des extraits d’interviews et de textes non publiés de MacCaig finissent par construire les chemins d’une réconciliation, voire d’une guérison. C’est du moins ce que laisse entrevoir leur rencontre furtive à la fin du film.
Pour analyser les gestes cinématographiques de l’un des plus grands artistes du vingtième siècle, Artavazd Pelechian, Vincent Sorrel choisit de son côté un dispositif qui noue la technique à la poésie. Une tentative de rapprochement audacieuse, tant les deux termes et les deux mondes sensibles qu’ils recouvrent semblent plutôt éloignés l’un de l’autre dans nos imaginaires contemporains. Artavazd Pelechian.
Le cinéaste est un cosmonaute (2018) tient pourtant ce pari difficile. Assis à sa table de montage ou passant d’une machine à une autre (projecteur, tireuse optique, caméra), Sorrel nous fait pénétrer dans son atelier personnel avant d’accéder à la fabrique des images du réalisateur arménien qui refilmait souvent son propre travail en laboratoire. Ce geste, il arrive que Vincent Sorrel le reconduise sur les images de Pelechian, lorsqu’il veut pointer, par exemple, la danse répétitive d’une boucle de cheveux sur un visage d’enfant. En souligner le rythme, la courbe, les envolées poétiques et musicales
produites par ce point précis de montage. Car le film, c’est l’une de ses grandes forces, est plus qu’une déambulation lyrique dans les œuvres magnifiques de Pelechian. Dans son écriture même, il est un programme didactique autant qu’un manifeste esthétique construit à quatre mains et à distance, un exercice de théorisation où la parole de Pelechian s’enroule à une narration sous influence (des textes de Serge Daney, Günther Anders ou encore Gaston Bachelard). II est aussi un hommage rendu à un cinéaste qui cherche, dans le réel, la part du « cosmos dans l’homme 3.»
Éric Vidal
- Mathieu Riboulet, Nous campons sur les rives, Verdier, 2018
- Irish Voices, un court-métrage de MacCaig, précédera le film de son fils
- Artavazd Pelechian
Films
A. Pelechian, le cinéaste est un cosmonaute
Vincent Sorrel | 2018 | 59' | France
Artavazd Pelechian a réalisé une œuvre unique parce qu’il pense la fabrication de ses films comme aucun autre cinéaste. Ce film sur son geste nous fait rentrer dans l’atelier du cinéaste, qui se met à distance de la réalité pour mieux s’approcher des images, afin de transformer le monde à sa main.
The Image You Missed
Donal Foreman | 2018 | 73' | Irlande, France, États-Unis
Donal Foreman a rarement vu son père, le documentariste américain d’origine irlandaise Arthur MacCaig, mort en 2008. Plongeant dans ses archives, il apprend à connaître ce Parisien d’adoption à travers ces images parfois inédites sur le sujet qui l’a occupé toute sa vie : le conflit nord-irlandais.
Irish voices
Arthur MacCaig | 1995 | 13' | Irlande
Après les massacres du Bloody Sunday en 1972, le gouvernement anglais réduit l’accès à la radio et à la télévision à tous ceux qui soutiennent l’IRA. Les programmes qui font référence à l’Irlande sont censurés. Cependant, quelques failles étranges apparaissent… Irish Voices est une introduction unique à la guerre menée par les médias dans le conflit irlandais.
Lettre à Inger
Maria Lucia Castrillon | 2018 | 76' | France
Entre extraits de films, lettres adressées à Chris Marker et témoignages de ses compagnons de route, ce documentaire retrace le parcours d’Inger Servolin une des premières femmes productrices de documentaire en France. Elle fonde en 1968 la coopérative Slon devenue Iskra en 1973, une de rares maisons de production de l’époque qui existe encore.
Séances
dimanche 11 novembre 2018 à 14h30
Espace Jean Vilar
- A. Pelechian, le cinéaste est un cosmonaute
Vincent Sorrel | 2018 | 59’ | France
dimanche 11 novembre 2018 à 16h30
Espace Jean Vilar
- Lettre à Inger
Maria Lucia Castrillon | 2018 | 76’ | France
dimanche 11 novembre 2018 à 18h30
Espace Jean Vilar
- The Image You Missed
Donal Foreman | 2018 | 73’ | Irlande, France, États-Unis - Irish voices
Arthur MacCaig | 1995 | 13’ | Irlande
