Pour Milan l’oisillon et l’âne Balthazar
Penser à l’animal, se sentir responsable devant lui. Penser avec l’animal, tout contre lui. Éprouver son regard. Se cogner et s’y perdre, aussi. Faire, si c’est encore possible, l’expérience de ce vertige en forme d’énigme. Sur les brisées de sources, de matériaux et de fragments entremêlés, composer une programmation par ricochets où giclent, entre autres, les éclats de Lascaux et des écrits de Georges Bataille ; l’émeu de Sans soleil (Chris Marker) ; le ciné-œil de la chouette chez Bill Viola ; les musiques de John Cage et Messian ; La Nuit du chasseur de Charles Laughton ; les silences de Morton Feldman ; la rossinante amaigrie et apeurée d’Anri Sala…
Et, partout, les rêves de l’enfance et l’encre de la forêt.
Eric Vidal
1.
La pensée des hommes, à quelque époque qu’ils appartiennent, à quelque culte qu’ils sacrifient, et quand bien même ils cherchent à s’en défendre, est pleine de bêtes, depuis la nuit des temps nous sommes visités, envahis, traversés par les animaux ou par leurs fantômes. Ce que Deleuze et Guattari ont formalisé sous l’appellation du « devenir-ani-mal », ce n’est pas une cartographie de transterts exceptionnels, ce ne sont pas des « cas », c’est une exposition généralisée de l’humanité à son fonds originaire, c’est un peuplement de l’esprit par ce qui l’entoure et que peut-être il ne voit plus, ne veut plus voir.
Jean-Christophe Bailly, Le Versant animal, Bayard, 2007
2.
Ton œil suit l’animal dans l’image. Tu penses à un impossible contre-champ, le plan subjectif de l’animal. Tu as cette idée, que le vrai monde est l’image qu’il a dans son œil. Tu penses que ce que tu vois n’est pas le Réel. Dans ton image d’animal, il manquera toujours l’animal qui voit le monde avec l’œil de l’animal. Il faudrait que tu descendes dans les strates de l’attention, dans les profondeurs de l’éveil animal. Aussi loin en dessous de ta conscience, tu aurais peut-être un éveil aussi léger que le sommeil d’un animal. Là, tu pourrais sentir quelque chose. Peut-être la peur.
Boris Nicot, État animal, Écran d’essai n°14, avril 2005
3.
Le monde des regards est le monde de la signi-fiance, c’est-à-dire celui d’un sens possible, ouvert, encore indéterminé. À la percussion de la diférence que produit le discours, le regard substitue une sorte d’étalement : l’informulé est son élément, son eau natale. Le regard regarde, et telle est en lui la voie de la pensée, ou du moins d’un penser qui ne se prononce donc pas, ne s’énonce donc pas, mais qui a lieu et se voit, mais qui se tient dans ce lieu purement étrange et étrangement illimité qu’est la surface de l’œil
Jean-Christophe Bailly, Le Versant animal, Bayard, 2007
4.
Il y a d’abord la droiture même du visage, son exposition droite, sans défense. La peau du visage est celle qui reste la plus nue, la plus dénuée. La plus nue, bien que d’une nudité décente. La plus dénuée aussi : il y a dans le visage une pauvreté essentielle ; la preuve en est qu’on essaie de masquer cette pauvreté en se donnant des poses, une contenance. Le visage est exposé, menacé comme nous invitant à un acte de violence. En même temps, le visage est ce qui nous interdit de tuer.
Emmanuel Lévinas, Éthique et infini, Dialogues avec Philippe Nemo, Fayard et Radio-France, 1982
5.
Depuis la mort de Jean, je regardais le monde comme d’une cage de verre. Isolé, à l’écart. Tout me parvenait déformé. Assourdi, sans intensité.
Et puis il y eut ce long échange de regards avec la grue du zoo. Ces yeux miroir et mystère profond. Quelque chose d’indicible. J’y ai puisé de l’énergie, sans doute, et le sentiment de revenir au monde. Je n’avais pas repris ma place mais j’étais resynchronisé. Dans ces marais avec mes bottes trop grandes, à la recherche de cerfs hypothétiques. Je reprenais ma place d’humain parmi les humains. Le monde se recomposait. En éprouvant cette distance avec l’animal, je revenais à moi. L’animal est un repère et une constante. Il nous regarde passer. Chez les Bambaras, on dit que c’est en imitant la grue que l’homme a appris à parler.
Emmanuel Roy, Notes de tournage, avril-mai 2005-2006
6.
Dans le prologue de son livre, « Le Silence des bêtes. La philosophie a l’épreuve de l’animalité » (Fayard, 1998), Élisabeth de Fontenay évoque la destruction des juifs d’Europe dans les camps de la mort […] II est certain que la souffrance que je ressens de ce qui est arrivé à ma famille maternelle – pas à ma mere, mais à ma famille maternelle – est derrière tout ce que je peux écrire ou dire. C’est constamment présent. J’ai quelque fois songé, mais pas de mon propre chef, aidé par Isaac Bashevis Singer, aidé par Adorno et Horkeimer, aidé par Vassili Grossman, c’est-à-dire par de très grands écrivains juifs de la seconde moitié du vingtième siècle, j’ai souvent songé qu’on pouvait établir, avec beaucoup de délicatesse bien sûr et beaucoup de réserves, un certain parallèle entre le transport et l’extermination des juifs et le transport et l’abattage des animaux.
Élisabeth de Fontenay, Affinités électives, Entretien avec Francesca Isidori, France Culture, juillet 2007
Les premières affiches nazies apparues en Bretagne en 1940 menaçaient de « sévères sanctions ceux qui portent les poules pendues par les pattes » rappelait Jean Painlevé, auteur des commentaires de Le Sang des bêtes, à ceux qui protestaient du caractère brutal et sanglant (« réalisme fantastique » disent les admirateurs) du film tourné en 1948 par Georges Franju aux abattoirs de La Villette et de Vaugirard. Un spectateur aurait déclaré « J’aime la viande et j’aime les animaux ! ».
En soixante ans, la « sensibilité » et la « perception » du monde animal, a beaucoup évolué.
Un très sérieux organisme comme l’Inra peut tout a la fois laisser développer en son sein, un laboratoire de recherche sur la souffrance animale et les moyens d’y remédier et manipuler le « vivant » avec le bio artiste Eduardo Kac, la naissance de la lapine Alba en 2000…
Aujourd’hui un article du journal Le Monde se titre « Il faut manger moins de steaks pour lutter contre le réchauffement climatique ». Une publicité dans la même édition tente de séduire « Vous ne vivrez pas deux fois plus longtemps en mangeant bio mais nos poulets oui ». Singulière ambivalence qui place toujours « les bêtes » du côté de la dangerosité millénariste (ESB – « maladie de la vache folle », grippe aviaire, chikungunya, malaria…). Du substitut fétichiste et un brin chamaniste : quand on pense qu’Armstrong et ses petits camarades avaient emporté un Teddy bear dans leur navette sur la lune. De la manipulation consumériste : une banque propose actuellement comme slogan « d’offrir un jardin à son chien » pour vendre des maisons. Et la « rationalité économique » est prête à toutes les dérives faustiennes.
Tandis qu’avec le millénaire, on connaît avec le Glo Fish, le premier animal domestique génétiquement modifié, un poisson zèbre fluorescent, les fermes virtuelles sur Internet, Les tamagotchi à nourrir et les « fury party » sur Second Life.
Fétiche, taboué, légendaire, « en risque de disparition », darwinisé, l’animal, de l’art pariétal au cochon tatoue d’un Christ de Wim Delvoye, de L’Écorché de Rembrandt, Goya, Picasso à l’éléphante Mimmie de Douglas Gordon, filmée simulant la mort dans une galerie : le bestiaire est riche et contrasté. Loin de l’anthropomorphisme de l’art animalier du Fremiet et son dénicheur d’oursons XIXe ou des « modernes », Alain Séchas et ses chats, William Wegman et ses braques allemands, Barry Flanagan et ses lièvres boxeurs.
Mais au fond ce qui change depuis que l’art contemporain fraie de nouveau avec l’animalité, – après l’éradication de la figure pour cause d’abstraction, de minimalisme et de conceptuel – grosso modo, depuis les années soixante-dix, c’est que l’on est passé d’une tentative de réduire l’antagonisme entre nature et culture et de l’engagement artistique d’un Joseph Beuys, s’enfermant trois jours dans une galerie new-yorkaise en 1974 avec un coyote(I Like America And America Like Me) à l’industrialisation financiarisation de l’art : les dizaines d’assistants, de Damien Hirst, qui taillent et coupent et embaument dans le formol une vraie ménagerie et… un « Veau d’Or » qui crève le plafond des enchères avant le krach boursier…
« Le fascisme commence quand on insulte un animal voire l’animal dans l’homme », Jacques Derrida.
Alors comment donner à penser autrement la place de l’animal, la place de l’homme. Comment reconsidérer la condition animale et son lien intrinsèque à la Question Humaine. Comment réinventer, ré enchanter, une relation au monde, ressourcer nos imaginaires ?
Cest ce que tente par fragments cette première programmation, première esquisse par touches sensible, par approches furtives, entre rêves et cauchemars, fantasmes et chimères, contemplations, métaphores, récits et légendes…
Un « retour au bestiaire » qui court aussi ailleurs dans le parcours H. Vasselin (Pat) et dans la compétition court métrage (Die Vogelen…)
Didier Husson
Films
Arena
Anri Sala | 2001 | 5' | Albanie
Évoque un zoo abandonné en Albanie. On entend les rugissements d’un tigre, alors que d’énormes chiens rôdent à l’extérieur. Tout semble délaissé, décrépi, il y a un sentiment de menace et d’attente. Le film fonctionne comme une métaphore de l’état du pays.
Asile
Boris Nicot | 2005 | 17' | France
Quelque part en Provence, une maison. Des bruits de bêtes autour de la maison. Des vestiges, des présences possibles, mais pas d’humains à l’horizon. La vie remue. Pas vraiment la sauvagerie, mais une relative liberté : des animaux ont pris possession du territoire…
Le Cinquième quartier
Jean-Baptiste Alazard | 2008 | 53' | France
Dans une usine d’abattage de bovins du sud de la France, « Le cinquième quartier » tente de saisir un savoir-faire en mutation, soit la mécanisation d’un geste ancestral (la mise à mort et la découpe d’un animal) pour pouvoir répondre aux exigences de la productivité contemporaine.
Histoires d’œufs
Emmanuel Roy | 2006 | 43' | France
Les sorciers de l’ancien monde effaçaient les traces qui conduisent aux tombeaux. À la fin des funérailles, ils s’éloignaient à reculons, en tamisant la neige ou en couvrant de branches leurs empreintes de pas dans la boue. Tout ça pour éviter que les morts ne les suivent. Ou que les vivants ne soient tentés de rejoindre les morts. Mais certains vivants ne se résignaient pas. En secret, ils rassemblaient leurs souvenirs, s’en faisaient un bagage et partaient sur les traces de l’ami disparu. Les hommes de l’ancien monde pensaient que seule la grue pouvait atteindre la terre des immortels.
Le Préparateur
Noëlle Pujol | 2006 | 37' | France
Une seule opération tout au long de ce film : la transformation d’un cygne en lui-même. On y suit en effet le travail d’un taxidermiste qui d’abord évide, désagrège le cadavre d’un cygne blanc pour lui redonner progressivement allure, maintient jusqu’au moment ultime de la pose de l’œil qui clôt le processus. La lente métamorphose des couleurs, des matières organiques, des matériaux artificiels et des formes occupe les plans qui sont un hommage rendu à la patience artisanale.
Rêve de cheval
Ariane Michel | 2004 | 11' | France
Des chevaux sont là. Une jambe sur l’autre, calmes et solides, tapis dans l’hiver. Une rumeur monte au loin, un vent bizarre. Des oreilles se dressent, tous l’ont entendue. Dans leur langage secret, ils se mettent d’accord : ils ont peur et il faut courir…De la panique surgit un animal rayé hybride et inquiétant comme une énigme.
Supermâché, aire de Pique Nique
Laurent Sfar et Jean Guillaud | 2008 | 13' | France
Le film met en jeu deux grandes figures : une bête sauvage et une grande surface. Il commence par un pique-nique en forêt et se termine dans un supermarché dont les ingrédients proviennent.
Sur la terre
Ariane Michel | 2005 | 13'
Sur un rivage artique, dans un calme si absolu que l’eau ondule comme de l’huile, une respiration profonde s’élève. Hors du temps et du monde humain, le sommeil des morses est vieux comme la pierre, et se laisse à peine troubler par l’approche d’un intrus.
Sur les traces de la fourmi à miel
Valérie Mégard | 2007 | 47' | France
Là d’où je viens, en France, j’ai vu une peinture : « Le Rêve de la Fourmi à Miel ». Dans ce Rêve il y a des points, des croissants, des lignes… Il n’y a pas de sens pour les regarder. Je suis bouleversée mais je ne sais pas pourquoi. Ces signes sont comme des traces à suivre. Elles m’entraînent dans un désert rouge, le désert australien. À Papunya je vis maintenant avec les Aborigènes du désert. Je leur demande de me conter l’histoire de la Fourmi à Miel.
Time after Time
Anri Sala | 2003 | 5' | Albanie
« Il y a en nous une impossibilité à imaginer ce qui n’est pas nous. Par manque de curiosité, manque de pouvoir. En ce qui concerne le cheval que l’on voit dans mon film, beaucoup de gens ont un rapport presque physique à ce qui lui arrive et justifient cette hypersensibilité par le fait qu’ils considèrent le cheval comme un être humain. Mais ce serait peut-être plus juste de penser que, dans ce cheval, la présence humaine qui vit, c’est surtout celle qui a construit ce décor urbain autour de lui, et qui rend sa présence absurde. Penser qu’il signale surtout le dysfonctionnement du monde qui l’entoure. » Anri Sala
Séances
mercredi 29 octobre 2008 à 16h00
Espace Jean Vilar - salle 2
- Le Cinquième quartier
Jean-Baptiste Alazard | 2008 | 53’ | France
mercredi 29 octobre 2008 à 17h00
Espace Jean Vilar - salle 2
- Asile
Boris Nicot | 2005 | 17’ | France - Supermâché, aire de Pique Nique
Laurent Sfar et Jean Guillaud | 2008 | 13’ | France - Le Préparateur
Noëlle Pujol | 2006 | 37’ | France
mercredi 29 octobre 2008 à 18h15
Espace Jean Vilar - salle 2
- Arena
Anri Sala | 2001 | 5’ | Albanie - Time after Time
Anri Sala | 2003 | 5’ | Albanie - Sur la terre
Ariane Michel | 2005 | 13’ - Rêve de cheval
Ariane Michel | 2004 | 11’ | France
dimanche 2 novembre 2008 à 15h30
Espace Jean Vilar - salle 2
- Histoires d’œufs
Emmanuel Roy | 2006 | 43’ | France - Sur les traces de la fourmi à miel
Valérie Mégard | 2007 | 47’ | France

