La narratrice prépare un film de fiction, pendant l’été 1998, à Tokyo. En attendant l’argent, les acteurs, elle fait des images de « repérages » sans savoir si ces images feront partie ou non du film à venir. La ville réelle semble filmée comme un espace mental, inscrit sous le signe du « Passage » : passage d‘un pays à l’autre, d’une langue à l’autre, d’un film à l’autre, passage d’un visage à l’autre, de la veille au sommeil, de la vie à la mort, du singulier au pluriel, de la fiction au documentaire (ou vice versa…). Le sommeil collectif si léger et anodin, caractéristique du Japon et le mortel sommeil, évoqué par la catastrophe de 1995, (attentat au gaz sarin), servent de fil conducteur émotionnel à ces « repérages ».
À travers les attitudes ensommeillées des passagers du train de Tokyo, le film enregistre des détails infimes de vies quotidiennes jusqu’à ce que les visages deviennent des masques plus abstraits.
Sommeil ; à la fois métaphore de la distance qui nous sépare les uns des autres et de ce qui nous unit collectivement au « devenir humain » (Héraclite : Dormir, c’est participer au devenir humain) sans distinction de race et de culture.
Les Passagers pourrait être l’approche ethnographique d’un état intérieur fait d’associations sur les thèmes conjoints de l’intime, de la rencontre, du mystère de l’Autre, à l’intérieur et au-delà de toute menace de perte et de destruction.
Explore la tragédie de la guerre angolaise et ses conséquences. Fernando Alvim, artiste angolais, en invitant Carlos Garaicoa (Cuba) et Gavin Younge (Afrique du Sud), a créé un dialogue symbolique entre une jambe, une mine et une prothèse.
Ce film contient des images susceptibles de modifier « le poids de la conscience ».
« Être heureux, c’est être estimé pour ce qu’on est. », « Il faut rechercher le frisson, la beauté… », Alain, éboueur.
Utile, nécessaire, indispensable, c’est de loin le plus souvent, que nous le regardons, « protégé » de sa rencontre par l’heure tardive ou matinale durant laquelle, de préférence, il se déplace dans nos rues. L’éboueur est celui qui reste dans les coulisses, celui qu’on ne voit que peu ou pas du tout, celui qui, faisant table nette de notre quotidien fébrile, permet que la fête recommence au lever du jour. Notre gratitude à son égard est à la mesure de la « discrétion » avec laquelle il travaille. Rarement exprimée, elle repose sur une certitude tangible : nos restes et nos rebuts seront emportés, éliminés, oubliés quand le jour nouveau se lèvera. Il importe à notre inconscient collectif de savoir que, derrière le tour de magie qui s’opère dans le noir, un homme rythme et gagne durement sa vie.
Manuel Agujetas est un des plus grands chanteurs de Flamenco de tous les temps. Un des derniers de « l’école » de Jerez et du Cante Jondo dans ce qu’il a de plus ancien et de plus pur, farouche ennemi de la modernité, personnalité très libre et originale, mythique, pour le meilleur et pour le pire, à !’intérieur du monde gitan. Ne sachant ni lire ni écrire Agujetas vit « en flamenco » dans les environs de Jerez dans la maison qu’il a lui-même construite. C’est là que nous l’avons filmé, dans |’intimité de son environnement familier, avec sa femme japonaise qu’il fait danser, dans son jardin, et lans la forge que lui a léguée son père où il chante tout en martelant l’enclume. Il chante aussi en concert dans une « venta » du village voisin, accompagné par Moraito à la guitare. Des amis d’Agujetas, véritables aficionados, nous aident à comprendre son art en évoquant ses débuts, sa personnalité si particulière, son père, grand chanteur lui-même, dont il a tout appris et à qui il est resté fidèle.
« Ma sœur Joke, de deux ans et demi mon aînée, est morte d’un cancer le 8 août 1997. Huit jours avant sa mort, ma femme Noshka et moi avions eu une longue conversation avec elle que j’ai filmée avec une caméra vidéo digitale. Deux jours avant sa mort, j’ai filmé une deuxième conversation, courte cette fois-ci, avec elle. J’avais demandé à Joke, non sans une certaine timidité, la permission de la filmer. Le film s’est avéré être son dernier « projet », d’une très grande importance pour elle. Juste avant qu’elle ne meure en notre présence, elle me demanda encore si j’avais bien pu réaliser toutes les prises de vue dont j’avais besoin. Les conversations parlent du sens de la vie, de la métaphysique ou de son absence, de la vitalité, de la transmission des expériences et des consciences – pour elle peut-être la plus importante. Et aussi de notre relation au sein de la famille, de la lutte et des rapprochements à un âge plus avancé. J’ai aussi filmé sa maison, sa collection d’objets, le vent dans son jardin. Et aussi ses filles (mes nièces) et ma sœur plus âgée, des photos et les tableaux que Joke peignait. », Johan van der Keuken
Où il est question d’une carrière de pierre, qui change aussi brutalement que le monde qui nous entoure. Cette même pierre qui a servi à édifier l’église de la Trinité sert aujourd’hui à remblayer les autoroutes. Et ce sont les « travailleurs de la pierre » qui racontent le passé et le présent de la carrière. Les mouvements de la mémoire sont contradictoires, chargés à la fois d’amour et de haine pour ce lieu de travail et de souvenirs. La nostalgie reste, mais l’âge d’or se fissure en un passé moins idyllique qu’il n’y paraît. On peut alors aussi s’interroger sur ce sentiment mélancolique qui nous ferait regretter les églises ou palais d’autrefois au détriment d’une autoroute ou d’une piste d’avion.
En 1987, un jeune européen a vécu pendant plusieurs mois à Tokyo, dans une famille japonaise. Très vite, ces gens sont devenus pour lui une seconde famille. Quelques années plus tard, Otosan, le père, meurt d’un cancer. Trois ans après cette mort, ce jeune européen, devenu réalisateur, nous emmène à la rencontre de sa famille d’adoption. Ce regard privilégié nous dévoile un Japon inattendu, bien éloigné des idées reçues, un Japon vu de l’intérieur, dans l’intimité d’une famille qui, doucement, apprend à dire au revoir à l’absent. Ces peines et ces joies, vécues au quotidien font étonnamment écho à nos propres questions et aux réponses que chacun tente d’y apporter.
C’est une histoire qui tient une place particulière dans le répertoire des horreurs concentrationnaires du XXe siècle. Elle se déroule en Roumanie au début des années cinquante alors que se mettent en place les démocraties populaires. Dans une prison, à Pitesti, où sont regroupés des détenus étudiants, va être menée une expérience, dite de rééducation, qui n’a pas d’équivalent à son époque, ni après, ni de nos jours.
Expérience unique en ce qu’elle force les détenus de la prison à se torturer les uns, les autres. Tous. De façon à ce qu’il n’y ait pas une victime qui ne devienne bourreau, pas un innocent qui ne devienne coupable. Expérience de violence absolue sur les corps et les esprits, emblématique de la nature profonde des régimes de l’Europe de l’Est. La vie, par la suite, pour ces anciens prisonniers politiques ne sera tolérable qu’au prix d’un mutisme absolu. Aux amis, proches, il leur sera impossible de dire : j’ai torturé. J’ai été torturé. Aujourd’hui, trois survivants brisent le tabou tacite. Trois récits intimes pour transmettre l’indicible. Comme une confession.
Au cours de l’année 1999, l’Hôpital Broussais intégrera le nouvel Hôpital Européen Georges Pompidou en construction dans le 15e arrondissement de Paris. Un film sur l’entre deux : les soignants et les soignés, la vie et la mort, le dedans et le dehors, le départ et le retour… le passage. Un film sur l’écoute. Sur le silence et l’oubli.
« Après la vision de Misère au Borinage de Storck et Ivens, je décide de retourner au Borinage, lieu de mon enfance, pour écrire une lettre-film à Henri Storck à propos de la misère sociale qui s’est perpétuée jusqu’à mon époque. Faux candide, je découvre dans les quartiers les plus pauvres, les conséquences les plus ignobles de l’horreur économique. Jour après jour, la lettre fait découvrir une réalité de plus en plus brutale, parfois insoutenable. Elle tente de lever le voile sur un système social et économique qui justifie la misère totale ou pire, la dissimule. La juxtaposition de ces images de 1933 et d’aujourd’hui me surprend. Pauvres de générations en générations, les personnages sont des “désaffiliés” : pauvres parce qu’inutiles à l’intérieur d’une société qui n’a plus besoin de leur main d’œuvre non qualifiée, ils sont tout simplement oubliés. Leur misère est avant tout intellectuelle, leurs enfants se retrouvent dans des écoles pour handicapés mentaux légers parce qu’ils ne sont pas stimulés par leur milieu. D’autres ne vont pas à l’école du tout. Privés d’éducation et d’instruction, les générations se suivent et perdent jusqu’à leur capacité de revendiquer. À force d’être méprisés, ils se méprisent eux-mêmes. Ils souffrent en silence dans une violence de tous les jours. », Patric Jean