« Même les oiseaux chantent pour marquer leur territoire »
Quand on a devant sa caméra une personnalité « habitée » par la création, la curiosité, la recherche permanente comme Giovanna Marini, ethnomusicologue, chanteuse, compositrice, femme engagée, la discrétion s’impose. C’est le parti pris par le réalisateur, Christian Lorre qui ne charge son film d’aucune marque personnelle mais laisse entendre une parole, riche, passionnante, conteuse, infiniment stimulante. Passer une heure avec Giovanna Marini donne l’impression singulièrement requinquante de devenir savant, de se découvrir des émotions refoulées avec en prime le sentiment que l’intolérance et la bêtise n’ont jamais pu exister. Nous vous laisserons donc savourer son humour ravageur quand elle narre le rituel des deux bœufs. Traverser l’échine d’un étrange frisson à l’écoute de la chorale sarde du berger Peppino Marotto d’Orģosolo. Découvrir sans voyeurisme des rites qui relèvent de la transe. Pasionaria tranquille de l’interprétation subtile des traditions qu’elle écoute « avec une avidité rapace », Giovanna Marini en ressort de son alambic un nectar de création contemporaine où l’émotion le dispute à la jubilation.
La culture corse n’est ni la première ni la dernière à se voir défigurer par le miroir déformant de l’actualité à grand spectacle. Qu’elle nous semblait bien plus aimable enclose dans ses clichés « d’Île de beauté », avec son « petit caporal » et son chanteur glamour perpétuant comme d’un disque rayé les Noëls de sa ritournelle éternelle ! Derrière cette insularité, cette histoire traversée de mille prédations, la rugosité et la frugalité d’une économie pastorale et montagnarde originelle, il sourde une profondeur incandescente à découvrir. La vogue « world music » le permet avec le succès de I Muvrini ou d’A Filetta. Par la « modernisation » de la polyphonie Corse (la paghjella) opérée avec la complicité d’Hector Zazou ou dans l’étude savante des chants sacrés par Marcel Péres et l’Ensemble Organum. Une création inscrite dans la contemporanéité comme dans les pas de la tradition est aussi possible dans l’hybridation. Comme le prouve cette adaptation filmique par Jacques Malaterre du spectacle A Mossa, où se tisse en résonance avec les polyphonies, la création chorégraphique de Jacques Patarozzi, ancien danseur de Pina Bausch. Rituels de vie, rituels de mort, jeux et banquets, coutume de la vendetta s’y évoquent à la nuit ou sous le soleil écrasant, sur des places de village ou des promontoires surplombant la mer…
Pour dire son dû et ses rancœurs, son amour-haine passionnel de sa « belle et étrange patrie » originelle, elle a des allures de lionne outragée. Des silences et l’art pince-sans-rire de la formule « Nous sommes un pays en voie de développement ce qui nous laisse encore un peu d’espoir ». Des rires en cascade confinant à la gaminerie qui succèdent à des airs inspirés.
Fragments, mémoire, source antique ou moderne de la poésie de Sapho au « Nobel » Odysseus Elytis, « dans la poésie, c’est comme dans les rêves, personne ne veille »… Angélique lonatos est depuis un certain nombre d’années, le chantre de la poésie hellène en France qu’elle sait magnifier à travers une musicalisation complexe, exacerbée par les influences de l’Orient et de l’Occident.
Omniprésence de la mer et de l’élément liquide, surimpressions, jeux de miroirs et de transparences : Litsa Boudalika tisse, trame, entrelace autour de la Belle Hellène en effigie. Révélant aussi l’incertain, l’entre-deux des cultures, « le côté apatride » de ľexil : source de nostalgie mais aussi d’ouverture qui « donne envie de demander à l’autre : d’où tu viens et racontes-moi qui tu es ? »
Un conte moderne et moral sur la vie imaginaire d’une cité marseillaise où se côtoient toutes les origines et toutes les misères, toutes les générations et tous les sexes, toutes les religions et les irreligions de la Méditerranée dans un joyeux mais tragique melting-pot, qu’on pourrait nommer Bouillabaisse 90.
Rendez-vous avec Paul est un film comprenant cinq court-métrages en noir et blanc, La récréation, Marseille sans soleil, Demain l’amour, Des lapins dans la tête, Graines au vent. Paul Carpita y conte les conditions de leur tournage entre 1959 et 1964.
Rendez-vous sur les Quais de Paul Carpita retrace la grève des dockers de Marseille en pleine guerre « d’Indochine ». Le contexte politique étant ce qu’il est… le film est interdit et détruit dès sa première projection pour « menace à l’ordre public ». Ambiance… censuré et perdu jusqu’en 1989 donc. Automne 1996, sort le second long-métrage de ce jeune cinéaste de soixante-quatorze ans, Les sables mouvants : sur fond de Guerre d’Espagne, dans la Camargue livrée aux magouilleurs immobiliers et aux négriers… Ce cinéaste « empêché », perçu comme le chaînon manquant entre Renoir et la Nouvelle Vague selon les historiens du cinéma, dixit Annick Peigné-Giuly de Libération, n’en a pas moins cessé de tourner, passion oblige…
« Ségal m’apprit d’abord que, si Abraham est pour les hébreux le père, il est pour les musulmans le Premier des Croyants, l’Ami de Dieu, et pour les chrétiens le Père des Croyants. Les trois grandes religions monothéistes se réclament de lui. Ce qui me passionne, me disait Ségal, c’est qu’il y a chez Abraham un rapport direct à l’origine. D’abord parce qu’il est dans les textes, le premier homme à se lier à un seul Dieu. Il est celui qui a été élu par l’autorité suprême, par le Tout-Puissant.
– Le premier dans la foi nouvelle ?
⁃ Oui, il est situé à l’origine d’une culture, c’est à dire ďun peuple ou de plusieurs peuples qui seraient nés de la même racine.
– Et qui aujourd’hui se déchirent.
– Exact. C’est pourquoi j’ai voulu lancer cette enquête, moi qui ne suis pas un expert. J’ai voulu aller de l’un à l’autre, interroger les vrais spécialistes dans chacune des traditions et poser des questions très simples. Je voulais démêler l’écheveau, essayer d’y voir clair. Et dès les débuts, dès mes premiers pas de pèlerin, il m’a semblé qu’en cherchant des liens avec Abraham, avec cette immense figure, nous pouvons comprendre beaucoup de choses sur ce que nous sommes aujourd’hui. »
Ceci est le début de l’entretien « dialogué » entre Jean-Claude Carrière et Abraham Ségal, introduisant la démarche du réalisateur.
« Il n’est pas bon pour l’homme d’être seul. Pourtant, il est seul. Il attend. Et il est seul et lui seul sait. »
Bien que filmant « à chaud », peu après le meurtre d’Itzhak Rabin, la ville d’Haïfa (où il est né en 1950), les paroles de Léa Rabin et d’Aviv Geffen, Ie chanteur rock israélien, Gaza et le Golan, Amos Gitaï « refroidit » toute tentative d’interprétation pressée et clame d’autant plus, une certaine urgence.
Morale du travelling chez Gitaï : voyage nocturne à Gaza, clos de barbelés, où est le dehors, le dedans ? Où est l’enfermement et quelle histoire nous rappelle-t-il ?
Aviv Geffen en concert : « La prochaine catastrophe est à notre porte. Nous sommes responsables ! Et plus tard. Pour Rabin, Pour la Paix ! Assez de Haine… »
Une longue, lente méditation entre temps présent et mémoire, entre la conscience et le désarroi qu’il faudra savoir maîtriser, « nos réactions quand rien ne va plus ». Cet essai introspectif « s’achève » en s’ouvrant sur une litanie essentielle : « un temps pour pleurer, un temps pour rire, un temps pour le deuil, un temps pour étreindre, un temps pour jeter des pierres, un temps pour haïr, un temps pour construire, un temps pour la guerre, un temps pour la paix ».
Le film d’Amos Gitaï a été réalisé avant la victoire du Likoud aux dernières élections israéliennes…
Beyrouth, la guerre est finie ? Beyrouth se reconstruit et de son cœur historique en ruine fait table rase. Tous les enseignements des « petites guerres » incluses dans le « chaudron proche-oriental » sont-ils tirés ? A qui profite l’instabilité de la région ? Quel est le comptable des souffrances, des douleurs, des injustices ici vécues ? Y a-t-il des leçons de l’Histoire ?
« J’ai filmé depuis 1983 ma famille en vidéo. J’ai filmé depuis 1976 la guerre au Liban en 16 mm. Souvent je ne revoyais pas les images… Elles se brûlaient, se perdaient au cours des voyages, se faisaient confisquer, ou carrément voler. Bref tout allait bien.
Un jour, j’ai voulu raconter une histoire. C’était très difficile de trouver une logique à toutes ces images, à la guerre, à ma famille, aux morts, aux regrets, à ľinvasion israélienne, à la présence syrienne, à la reconstruction de Beyrouth.
En plus les images fonctionnaient bien dans le désordre. Avec ma famille, j’ai trouvé le lien pour discipliner les images de la ville. Maintenant que l’esprit ressemble à un terrain vague, que nous avons perdu la guerre, reprendre les souvenirs de face sans affrontements pour un dernier adieu à cette ville que j’ai tant aimée et que je ne finis pas de quitter. »
Est-il possible de regretter la guerre ?
Enver Hodja, premier secrétaire du parti communiste, a régné en maître absolu sur l’Albanie de 1945 à 1985. Le film propose quelques jalons de sa vie, de sa jeunesse frivole à sa mégalomanie terminale. Parallèlement au portrait, des témoignages et des archives dessinent ce que fut la vie albanaise (très « originale » comparée aux autres pays communistes), son cortège d’horreurs et son obscurantisme. Aujourd’hui, trois ans après le changement de régime, l’héritage demeure. Peut-on sortir indemne d’un demi-siècle de traumatisme ?
AI Oued est le témoignage d’un pêcheur qui raconte sa vie autour du fleuve Bouregreg des années soixante. Cette évocation nostalgique du passé permet une confrontation du Bouregreg d’hier et d’aujourd’hui.
Sa voix constitue la trame du récit, qui montre les fragments de la vie quotidienne des pêcheurs dans cette région : la pêche, la vente à la criée, le retour aux entrepôts, le sauvetage des naufragés, le départ pour Casablanca en hiver…