My country is cinema

Seconde bobine d’une programmation déroulée l’an passé autour des « cinéastes au travail », et en écho avec la carte blanche offerte au MAC/VAL, les documentaires présentés dans cette séance dressent le portrait de Patricio Guzmán et Jean Eustache, deux réalisateurs pour lesquels la coupure entre le cinéma et la vie n’existe pas.

À l’instar de son imposante filmographie, l’histoire du Chili reste en effet chevillée aux images de Patricio Guzmán (se rappeler les trois parties très impressionnantes de La Bataille du Chili). En s’appuyant sur un dispositif qui tend presque à l’épure, Boris Nicot montre comment les fantômes du passé (le coup d’État du général Pinochet et la fin tragique de Salvador Allende) se réactivent dans le présent.

De la table de montage aux archives, ou encore par le biais d’un « travail à la table » à l’aide de photographies : si l’on mesure le poids du traumatisme et son impact sur plusieurs générations, on est aussi saisi par la force de ces configurations d’images fixes, par leurs associations poétiques qui les détachent de leur stricte valeur documentaire.

Sous d’autres formes, les histoires de fantômes occupent une place non négligeable chez Jean Eustache, qui se décrivait lui-même comme un archiviste (dont le film fait entendre l’étymologie par la voix de Sylvie Durastanti : ce qui est ancien). Le film d’Ángel Diéz construit par petites touches, intimiste, mais dans un noir et blanc somptueux, le portrait mélancolique d’un autodidacte qui fut autant écrivain que cinéaste.


Entretien avec Boris Nicot

Après Un étrange équipage (2010), portrait du producteur Stéphane Tchalgadjieff, vous rencontrez le cinéaste chilien Patricio Guzmán, tous deux différemment engagés dans le cinéma. Pourquoi avoir décidé de le filmer chez lui ?

Effectivement, cette rencontre est un huis clos chez lui, mais cela s’est décidé au montage. En réalité, ça n’était pas si net dans mon projet, ni pendant les différentes étapes du tournage, où j’ai filmé trois espace-temps principaux : la préparation de son prochain film, ses oeuvres antérieures à travers un grand entretien approfondi chez lui, sa pratique de transmission, enfin, à travers le suivi d’un séminaire à San Sebastián.

Quel était le plan de tournage?

Tous ces éléments sont constitutifs de son cinéma, qui est documentaire dans une acception très simple me semble-t-il. Classique d’une certaine manière. Pour une bonne part, son cinéma ambitionne de « faire document », au sens d’une trace prenant en charge l’Histoire, ici l’histoire du Chili de l’Unité Populaire, autrement sujette à l’oubli, à la négation ou simplement à la négligence des puissants. À cette fin, il tisse ses récits en regroupant des traces, documents et témoignages, pariant sur la capacité du document à provoquer la quête du sens, voire l’anamnèse, comme on peut le voir très distinctement dans La Mémoire obstinée.

Comment avez-vous déterminé les extraits de ses films, souvent commentés par lui-même, et leur place dans le montage ?

Étant moi-même monteur du film, je tenais à tresser les choses pour atteindre à une unité, ou que les extraits de ses films et les images de mon film ne composent pas un tissu trop bariolé. Cela a été rendu possible par une immersion longue et profonde dans sa filmographie, un processus d’appropriation qui est préalable au tournage. À l’issue de cette immersion, j’ai défini un stock d’extraits, classés rigoureusement selon des thématiques et des problématiques qui m’importent.

Une idée de transmission de la mémoire, celle d’un pays, traverse le film et Patricio Guzman apparaît comme cet « auteur de l’histoire du Chili » évoqué en introduction.

J’affirme clairement par le montage dans cette introduction que l’auteur de la véritable histoire du Chili, cet auteur manquant, c’est lui. Mais ça ne dit pas tout de sa démarche. Le premier film de Patricio Guzmán que j’ai vu, juste avant de partir m’installer en Amérique du Sud, a été La Bataille du Chili. Ce film m’a bouleversé.
Jamais avant de voir ce film je n’avais senti d’aussi près et de manière aussi forte et prenante un processus révolutionnaire, celui de l’Unité Populaire, l’énergie et l’enthousiasme partagés, les ressources de solidarité et d’ingéniosité dont avait fait preuve ce peuple dans l’ad-versité. Jamais non plus je n’avais ressenti cette émotion terrible d’assister à la montée progressive de la fureur conservatrice, puis à la violente destruction de ce projet politique.

Propos recueillis par Olivier Pierre, pour le FID Marseille (2014)

Films


Filmer obstinément, rencontre avec Patricio Guzman

Filmer obstinément, rencontre avec Patricio Guzman

Boris Nicot | 2014 | 97' | France

Un portrait du cinéaste Patricio Guzman. Le film propose un voyage à travers son cinéma, marqué par l’Histoire récente de son pays le Chili. De « La Bataille du Chili », monument du cinéma direct retraçant les dernier mois de Salvador Allende et de l’Unité Populaire chilienne, au « Bouton de Nacre », projet en chantier filmé ici dans sa genèse, Patricio Guzman se dévoile et dévoile sa vision du cinéma.


La Peine perdue de Jean Eustache

La Peine perdue de Jean Eustache

Ángel Diez Alvarez | 1997 | 53' | France

Le film est un hommage à Jean Eustache, grand cinéaste français peu connu et disparu. Au fil des lieux, des témoignages, des images et des sons, ce film esquisse le portrait du cinéaste et fait revivre, pour un moment, son œuvre et sa vie. On retrouve ici le principaux opus du cinéaste, au premier rang desquels La Maman et la Putain (1973). Mais aussi des films moins connus tels La Rosière de Pessac (1968 et 1979) ou un inédit tel Numéro Zéro (1971) consacré par le réalisateur à sa mère. Peu à peu, s’élabore ou transparaît la méthode empruntée par Eustache. Une fidélité quasi obsessionnelle au réel, héritée selon ses propres aveux de Lumière. Toujours en marque de la Nouvelle Vague, Eustache a influencé et marqué toute une génération, et son cinéma reste une source de savoir et d’inspiration.

Faire un film sur un cinéaste que l’on admire présente un risque à double facette : soit l’on verse dans le portrait didactique et prétendument savant ou dans l’hagiographie béate. Un « qui perd gagne » soit pour l’auteur célébré ou pour le réalisateur qui s’escamote… Ángel Diez Alvarez, lui, fait un film avec Jean Eustache, en osmose…


Séances

dimanche 9 novembre 2014 à 16h00

Espace Jean Vilar - salle 2

En présence de Boris Nicot