« En dégustant un vieux porto, je parlai avec Manoel des ponts du Douro, et tout de suite, nous fûmes du même avis : de tous ces ponts, la grande œuvre d’art, dans cette capitale de l’architecture moderne, était le pont que Gustave Eiffel y avait jeté avant de construire sa tour à Paris. En mois de cinq minutes, le projet fut construit : Manoel écrirait un poème que nous filmerions avec nos copains. Et comme dans tous les rêves d’enfants, nous le réalisâmes en moins d’une semaine, en sillonnant les rives du Douro à pied, en voiture, en hélicoptère, revenant sur nos pas, à la poursuite de nuages merveilleux, Manoel et moi hurlant les stances d’un poème inspiré par le vent, le fleuve et l’amitié. »
Le Beau navire
Petit essai autour de la tour Eiffel.
Faire-part musée Henri Langlois – cinémathèque française (8 juillet 1997)
« Ce film réalisé en un après-midi est une “promenade inspirée”, c’est-à-dire la découverte d’une exposition où j’improvise le commentaire. Les cinq plans-séquences successifs suivent l’ordre chronologique de l’Histoire du Cinéma tel que Langlois l’avait conçu il y a une trentaine d’années. Deux semaines plus tard, le Musée était dévasté à jamais par suite de l’incendie du Palais de Chaillot. Alors le petit bout de film que l’on a fait c’est un peu se souvenir. »
« Il faut essayer de tout conserver, de tout sauver. Les générations futures apprécieront peut-être ce que nous ignorons. » Henri Langlois
Bronx Barbès
À la lisière d’une grande ville, dans l’Afrique contemporaine, deux amis sans le sou, Toussaint et Nixon, passent leur temps à errer en quête d’un larcin à commettre. Responsables d’un meurtre accidentel, ils se réfugient dans le ghetto du Bronx et entrent dans les gangs, une société très codée : les « vieux pères » sont les chefs et les « fistons », qui font office de lieutenants, doivent encore faire leurs preuves. Dans cette quête initiatique, des acteurs professionnels interprètent les petits rôles, mais on a confié les rôles principaux à des gens de la rue. Le scénario a reçu l’aval de trois vieux pères, qui ont repris des scènes d’action, ajoutant des détails, suggérant des dialogues, dans la langue des ghettos, truffée d’anglicismes, le nouchi. Le documentaire a fini par surgir du dispositif fictionnel, soutenu par une longue enquête sociologique. Il s’agissait de « trouver une forme de justesse qui rende hommage à ce qu’ils sont sans abolir mon regard sur eux. »
Moi, un noir
La vie et les espoirs de jeunes Nigériens venus a Treichville, faubourg d’Abidjan, pour « faire fortune ». « Nous vous montrerons ce que c’est que la vie de Treichville, ce que c’est que Treichville en personnel » dit Robinson. Le travail qu’il faut chercher quotidiennement au port, le dancing Espérance, la plage, la boxe, les filles, la prison : le quotidien de ces immigrés dans une « fiction » improvisée où les personnages ont « le droit de tout faire et de tout dire ».
« Dans Moi un noir j’ai essayé de donner la parole à un Noir d’une certaine manière : j’ai écrit sous la dictée, j’ai servi de porte-plume. Mon but est de montrer la vie, non de la reconstituer. »
Le Dama d’Ambara, enchanter la mort
Tous les cinq ans, la société des masques des Dogons du Sanga, au Mali, organise un grand Dama, levée de deuil pour chasser la « chose dangereuse ». Les paroles de Marcel Griaule, qui avait observé et analysé cette cérémonie (le film a été tourné « livre en main » dit Rouch), et les images d’un mort, Ambara, se mêlent à celles des vivants qui célèbrent le mythe dogon, selon lequel dieu a donné aux hommes, en même temps, la parole et la mort.
Sigui 69 : la caverne de bongo
Les cérémonies du Sigui, célébrées tous les soixante ans pendant sept années successives par les Dogons de la falaise de Bandiagara au Mali, commémorent la révélation de la parole orale aux hommes, ainsi que la mort et les funérailles du premier ancêtre. La troisième année des fêtes a lieu au village Bongo.
Troisième épisode de la série des Sigui.
Les Maîtres fous
Les Haoukas (maîtres du vent, maîtres de la folie) sont les adeptes d’une secte qui se réunit tous les dimanches dans les faubourgs d’Accra pour des danses de possession au cours desquelles les participants entrent en transe et sont habités par celui qu’ils invoquent. Ce culte a pour génies et pour dieux non plus ceux de la forêt ou des eaux, du feu ou de la pluie, mais les mythes de la puissance colonialiste à l’échelle de l’expérience des Noirs : le « gouverneur », le « médecin », la « femme du médecin », le « chauffeur de locomotive », ou le « caporal de garde », directement inspirés par l’armée et les administrations coloniales françaises et britanniques.
Folie ordinaire d’une fille de cham
Cham, deuxième fils de Noé, ayant vu la nudité de son père, fut maudit : ses descendants sont condamnés à devenir les serviteurs de Shem et Yafet, les « bons » fils de Noé. Kouch, fils de Cham, est l’ancêtre des Noirs : ses fils et ses filles portent à travers l’histoire de l’esclavage la malédiction de Cham.
Travaillant sur le texte d’un jeune auteur antillais, Julius-Amédée Laou, mis en scène au théâtre par Daniel Mesguich, Jean Rouch a transposé l’action dans le décor de l’hôpital Sainte-Anne et lui a donné comme cadre « scientifique » une présentation de cas : un psychiatre nommé Charcot présente à ses collègues un cas spectaculaire qu’ils pourront apprécier de visu. Les spectateurs du film assistent avec les médecins à cette (re)présentation : un dialogue délirant s’engage entre une vieille Antillaise internée depuis cinquante ans et une jeune aide-soignante venue de la Martinique Ce psychodrame montre la dépossession d’un peuple, interroge la notion de négritude et le rapport aux textes saints, utilisés par les oppresseurs pour justifier les pires exactions.
« Un film qui révélera peut-être une autre manière de filmer le théâtre, un “ciné-théâtre” où la scène ne sera plus italienne, où, comme dans la tragédie grecque de la haute époque, le spectacle ne sera donné qu’une fois pour toutes, au vent de l’éventuel. », Jean Rouch
Mosso, mosso (Jean Rouch comme si…)
De la série Cinéastes de notre temps.
Un matin de février 1997, à la terrasse du café Bullier à Montparnasse, Jean Rouch trempe son troisième croissant dans une grande tasse de café noir. Il monologue : « Chez les Dogon, j’ai appris une règle de vie extraordinaire, qui est finalement sans doute ma règle de vie : faire comme si… Faire comme si ce qu’on raconte était vrai… Et en faisant “comme si” on est je crois beaucoup plus proche de la réalité. Qu’en penses-tu camarade ? »
