Bambins de toutes races, animaux de tous poils, plantes vertes, tas d’objets et de jouets, telle est, dans moins de quarante mètres carrés l’arche de Noé de Maman Tata, concierge à Belleville. « La maman du 20e » a même adopté des papis mamies du quartier pour que ses gamins aient une vraie famille.
Chéops et le secret des chambres de Thot
L’orgueilleux Chéops, roi de l’ancien empire égyptien, rêvait de connaître le secret des chambres de Thot, dieu de l’écriture et de la magie, afin d’achever la construction de sa pyramide, une des merveilles du monde. Il voulait aussi briser la prophétie qui annonçait la chute de sa dynastie au profit de celle des fils de Rê, le dieu soleil. Dans ce dessein, il fit appel au magicien Djédi, mais…
Sottovoce
Italie, Roccascalegna 1992. Plusieurs femmes racontent leur vie amoureuse à un Corbeau Parlant et… au sombre et célèbre Baron Corvo de Corvis, personnage légendaire du XVIe siècle qui vient de réapparaître miraculeusement dans l’enceinte de son château en ruine. Depuis son retour, le Baron n’a qu’un seul désir : rétablir le droit de cuissage qu’il avait institué dans son village de la région des Abruzzes sans pouvoir jamais l’exercer… « Les premières images datent du mois d’avril 1986 tournées lors du mariage de Mario et Gigliola. En 1988, Mario meurt d’un infarctus. Sottovoce s’inspire de ces événements ainsi que du récit de plusieurs femmes de Roccascalegna dont celui de Gigliola, la jeune veuve. J’ai écrit en pensant aux lieux et aux gens qui ont interprété mon film : les habitants de Roccascalegna (surtout des gens de ma famille, beaucoup d’amis). Il n’y a donc pas eu de casting, ni de véritable distribution de rôles. Il y a surtout des personnes face à la caméra quasi immobiles. Sottovoce est bien sûr une quête des origines, mais c’est aussi et surtout un parcours mi-carnavalesque, mi-sociologique à travers un monde rural en mutation. Un monde où l’importance de la parole, même à voix basse, équivaut à un besoin, une urgence de choisir, de dénoncer et de se définir. C’est du moins ce que j’aime croire. » (Claudio Pazienza)
Claudio Pazienza est né à Roccascalegna en 1962 et vit en Belgique depuis l’âge de six mois. Réalisateur autodidacte, Sottovoce est son premier long-métrage, après plusieurs court-métrages et des études d’ethnologie. Il a fondé en 1988 sa société de production Qwazi Qwazi Film. Il prépare et coordonne actuellement une soirée thématique sur la Belgique pour Arte (diffusion prévue en mars 1997). Enquête à plusieurs facettes sur ce pays, pour laquelle il réalise un long-métrage, inspiré métaphoriquement par le tableau de Pieter Brueghel l’Ancien Paysage de la chute d’Icare.
Claudio Pazienza avec Sottovoce explore une forme originale, la fable documentaire. Une démarche passionnante car elle renouvelle et questionne la « restitution spectaculaire » du travail anthropologique. En jouant sur l’entrelacs du recueil de témoignages des villageois(es) et leur mise-en-scène en « tableaux vivants » de scènes symboliques relatives à la légende fondatrice et à la coutume. À travers ce mode d’exposition, le spectateur est libéré à la fois du commentaire à vocation explicative et de la prétention des images à se « commenter elles-mêmes ». Ce n’est pas un hasard si Sottovoce est le fruit d’un long processus d’élaboration et de maturation basé sur un travail ethnologique réalisé par l’auteur à propos des rituels nuptiaux d’Italie centrale. In fine, Sottovoce est un film d’une complexité subtile dans lequel le spectateur se trouve à la bonne distance : proximité et perspective.
Lettre pour L.
En 1987, 700 cinéastes répondent à la question du journal Libération « Pourquoi filmez-vous ? »
Romain Goupil choisit pudiquement la « provoc » : « Question claire, franche, efficace. Votre exigence de vérité oblige mes secrets. Je bosse pour la gloire et la puissance, pour être reconnu, admiré, en un mot, pour l’argent. Je veux un yacht bourré de filles dans chaque port. La même voiture qu’Albert Camus, une moto encore plus grosse que celle de Coluche, un avion plus rapide que Baroin… Collectionner les photos où on me verrait serrer la main de Ho Chi Minh, De Gaulle, Pompidou, Guevara. Du fric pour pouvoir fumer des cigares dans le bureau du responsable communication de Coca-Cola… »
Fils d’un opérateur auquel il a consacré un court-métrage, Romain Goupil signe en 1982 un film sur la conscience de fêlure de certains militants de la « génération 68 », ceux qui ne prendront décidément jamais « Le pouvoir » : c’est Mourir à Trente ans, Caméra d’or à Cannes.
Été 91. Lui, apprend la nouvelle d’une maladie qui la menace :
« Quand est-ce que tu fais un film bien ? ». Urgence. En Europe, l’URSS vole en éclats et le siège de Vukovar commence. Le réalisateur entreprend un voyage à travers le temps et l’espace et filme à la première personne… La « guerre de Bosnie » n’a pas encore commencé…
Vers le sud
Depuis trois éditions (les Territoires de la Mémoire, Voix-Musiques-Sons et maintenant Méditerranées) un des films du cinéaste batave (au moins) s’impose dans la thématique. Nul fétichisme ici mais les quelques considérations qui suivent. Comme beaucoup de grands documentaristes, il fut d’abord photographe. La musique de Willem Breuker y est toujours, de façon aussi exquise, à sa place. Si tout film est « une représentation » du monde, il est d’abord du temps d’où affleure une réalité « documentée ». On peut suivre Van der Keuken dans ce « road-movie engagé » d’Amsterdam à la Haute-Égypte selon sa méthode et son éthique « je suis un homme s’avère-t-il, voyageant dans ma tête immobile ». Le film datant de 1980, a-t-il vieilli ? Sans nul doute. Mais comme notre vieux monde patine lui aussi, on ne s’étonnera pas, à travers mouvement squatter, occupation d’église par des ouvriers marocains, évocation de la fin du monde paysan, omerta de la N’dranghetta en Calabre ou bidonvillisation du Caire, d’y trouver quelques correspondances avec notre actualité. Avec une morale de la réalisation qui affiche ses intentions et ses procédés.
Orient, mirage de l’Occident
Un panoramique complet et complexe mais toujours lumineux de l’histoire de nos représentations de l’Orient. En remontant aux territoires de l’imaginaire biblique, en évoquant les croisades, la Méditerranée du XIe siècle « lac arabe et turc » et les différentes phases d’évolution de la fascination orientaliste. Laquelle va progressivement se dissoudre et se muer, de l’expédition d’Égypte à l’effondrement de l’Empire ottoman, dans l’esprit de conquête, la vampirisation coloniale et l’exportation de « Ia modernité ». Une saga dialectique des idées, de l’esthétique, de la spiritualité, des enjeux géostratégiques et économiques. Ou comment faire évoluer notre regard sur un « autre » intime et refoulé.
Pierre Zucca trouve ici une forme riche, prolixe, profuse en signes, paroles et représentations pour nous narrer cette traversée du Miroir d’un Imaginaire : contes, récits de voyageurs, tableaux et gravures, prises de vue réelles in situ, témoignages, extraits de films, musique, archives, architectures.
Comme un labyrinthe où s’étire le fil d’Ariane ďune pensée intelligible et où sont notamment invités dans ce « casting » étonnant : Schéhérazade, La Flûte enchantée de Mozart, le Voyageur de Bordeaux, Bonaparte, Youssef Chahine, Chateaubriand, Turner, Victor Hugo, Karl Marx, Edgar Pisani, Delacroix, l’orientaliste Maxime Rodinson, la danseuse orientale Leïla Haddad, Kandinsky, Klee, Matisse…
« Il y a deux Orients : celui de nos rêves, et un autre qui vient le détruire, la modernité ».
Essyad, musicien
Ahmed Essyad, compositeur de musique contemporaine, est né près de Salé au Maroc. Non loin de là, il y avait un mausolée isolé, « refuge des femmes battues et des schizophrènes ». Son père, « un soufi », l’y emmenait, quand il était enfant, contempler la mer et observer les pêcheurs. Il découvre dans ses dernières années lycéennes, le conservatoire et Bach interprété au violoncelle. Puis Max Deutsch, son « maître » au tout début des années soixante). S’ensuit une carrière, les étapes d’une création… et un nécessaire retour aux sources : « la musique occidentale n’était pas mienne, il fallait que j’y vienne et aller toujours ailleurs pour trouver un matériau nouveau pour enrichir ma manière de dire ». C’est dans l’écoute d’un chant « douloureux, insupportable » l’Ahwach des femmes du Haut-Atlas qu’il est parti se ressourcer…
Réalisateur né en Tunisie en 1952, Mustapha Hasnaoui, consacre sa démarche documentaire à d’autres créateurs : Mehdi Qotbi, peintre, des écrivains égyptiens… Il construit ici une symphonie d’images dont la minéralité, le hiératisme entre en parfaite symbiose avec la rugosité du chant, la quête mystique, l’itinéraire intérieur du compositeur. Et accouche en douceur, sa parole, ses introspections. Ce portrait offre en outre un étonnant aller-retour dans le dialogue des cultures et leur mutuel enrichissement. Quand les musiciens berbères entendent une des compositions d’Essyad qu’ils pensent inspirée de leur tradition, ils questionnent : « Mais où est notre musique ? », « Votre musique demeure en vous comme la mienne demeure en moi » répond Essyad.
Inès, ma sœur
Inès Bacan est fille, petite-fille, arrière petite-fille de chanteurs. Elle dit en évoquant son adolescence « dans ma famille si tu ne chantais pas bien ou n’étais pas gracieux, personne ne te prêtait la moindre attention. Et moi je n’étais pas gracieuse » ajoute-t-elle « je ne l’ai jamais été ». Un soir, après trente huit années de silence, elle délivre un chant qui laisse toute la famille présente, ahurie et émue…
II semble y avoir mille et une manières d’appréhender l’âme, l’esprit d’une musique et l’expression de la culture d’où elle jaillit. A priori… Le Flamenco ne devrait pouvoir y échapper. Après moult heures de visionnage de films sur les musiques de Méditerranée, l’impression s’impose : l’audace, les possibles se réduisent comme une peau de chagrin. Reste une forme séduisante, celle du périple mosaïque à l’image du Voyage andalou de Jana Bokova, de Latcho Drom de Tony Gatlif.
Inès, ma sœur démontre qu’il en est une autre, plus intimiste et pudique. Avec une caméra confidente sans le miel équivoque de la complicité. Qui ne cherche pas obsessionnellement « authenticité » mais sait insinuer sa présence pertinente. Sans avoir peur des silences, des moments en suspens. Il lui faut du temps. Le temps qu’il faut. De la confiance et de l’échange. Fréquenter, donner, recevoir sans doute, Carole Fierz connaît Pedro Bacan et le clan gitan des Pinini depuis un certain laps de temps. Elle les a fait venir en concert en France. Et puis, elle a fait ce film, en prenant ce temps qu’il faut. Sans ressentir le besoin d’accélérer la sortie de chrysalide pour rendre la chose spectaculaire. Bien sûr, les amateurs de « folklore » n’y trouveront sans doute pas leur compte…
Canta a memoria Giovanna Marini
« Même les oiseaux chantent pour marquer leur territoire »
Quand on a devant sa caméra une personnalité « habitée » par la création, la curiosité, la recherche permanente comme Giovanna Marini, ethnomusicologue, chanteuse, compositrice, femme engagée, la discrétion s’impose. C’est le parti pris par le réalisateur, Christian Lorre qui ne charge son film d’aucune marque personnelle mais laisse entendre une parole, riche, passionnante, conteuse, infiniment stimulante. Passer une heure avec Giovanna Marini donne l’impression singulièrement requinquante de devenir savant, de se découvrir des émotions refoulées avec en prime le sentiment que l’intolérance et la bêtise n’ont jamais pu exister. Nous vous laisserons donc savourer son humour ravageur quand elle narre le rituel des deux bœufs. Traverser l’échine d’un étrange frisson à l’écoute de la chorale sarde du berger Peppino Marotto d’Orģosolo. Découvrir sans voyeurisme des rites qui relèvent de la transe. Pasionaria tranquille de l’interprétation subtile des traditions qu’elle écoute « avec une avidité rapace », Giovanna Marini en ressort de son alambic un nectar de création contemporaine où l’émotion le dispute à la jubilation.
A Mossa
La culture corse n’est ni la première ni la dernière à se voir défigurer par le miroir déformant de l’actualité à grand spectacle. Qu’elle nous semblait bien plus aimable enclose dans ses clichés « d’Île de beauté », avec son « petit caporal » et son chanteur glamour perpétuant comme d’un disque rayé les Noëls de sa ritournelle éternelle ! Derrière cette insularité, cette histoire traversée de mille prédations, la rugosité et la frugalité d’une économie pastorale et montagnarde originelle, il sourde une profondeur incandescente à découvrir. La vogue « world music » le permet avec le succès de I Muvrini ou d’A Filetta. Par la « modernisation » de la polyphonie Corse (la paghjella) opérée avec la complicité d’Hector Zazou ou dans l’étude savante des chants sacrés par Marcel Péres et l’Ensemble Organum. Une création inscrite dans la contemporanéité comme dans les pas de la tradition est aussi possible dans l’hybridation. Comme le prouve cette adaptation filmique par Jacques Malaterre du spectacle A Mossa, où se tisse en résonance avec les polyphonies, la création chorégraphique de Jacques Patarozzi, ancien danseur de Pina Bausch. Rituels de vie, rituels de mort, jeux et banquets, coutume de la vendetta s’y évoquent à la nuit ou sous le soleil écrasant, sur des places de village ou des promontoires surplombant la mer…
