« Tous nos leaders sont des novateurs, ils améliorent le malheur » persifle caustique un des personnages rencontrés dans ce « carnet de voyage » en Sibérie, cette chronique douce-amère d’une vie éreintée par les vertigineuses difficultés de la vie quotidienne. À Tomsk pourtant, ville de toutes les déportations depuis deux siècles, l’avidité de la création artistique est grande. La musique, le chant sont ici un refuge pour l’émotion, la sensibilité est une source de convivialité pour supporter un présent si lourd de son passé. Conçu comme une ballade musicale et une conversation ininterrompue, le film met en polyphonie des itinéraires de vie, mémoires et questionnements. D. H.
La Vie sans Brahim
Toute image, toute trace, tout signe de Brahim, immigré marocain sans-papier, aurait « naturellement disparu » de l’histoire du monde où il fit si peu de bruit et où on lui laissa si peu de place. Une dignité et une représentation lui sont restitués par le film qu’en complicité et écoute, le cinéaste réalise avec l’ami inconsolable, Mustapha. De Soisy-sur-École à Agadir, se renouent les fils d’une histoire et d’un parcours dans l’entre deux rives. Et s’affichent toutes les ambiguïtés des promesses d’« intégration » des principes républicains Liberté-Égalité-Fraternité, pourtant inscrits sur le fronton de toutes les mairies comme celle de Soisy… D. H.
Hanako
Hanako est japonaise, jeune femme handicapée mentale, peintre et sculpteur à la fois. Une identité multiforme que ses parents, chez qui Hanako vit, envisagent sous divers angles : de la vie quotidienne du handicap dans ce qu’il a de plus violent au statut de spectateur privilégié des sculptures culinaires de leur fille. Contrairement au regard habituellement porté sur la prise en charge totale ou partielle de l’handicapé par l’institution, c’est ici la cellule familiale seule qui est observée, composante importante de la société japonaise. M. B
Genève
À proximité de son nouveau de lieu de résidence la réalisatrice découvre un immense terrain vague, espace sauvage et libre au cœur de la ville. Elle s’attache en l’explorant patiemment à capter l’ambiance particulière de ce no man’s land au fil des saisons. Rencontrés dans cet amphithéâtre à ciel ouvert, des habitants du quartier qui se sont appropriés de manière singulière ce territoire, en racontent et dévoilent leurs représentations. Quand l’une y voit depuis la butte, le Pérou de ses origines, un autre rêve de faire rougeoyer ce paysage d’une marée de coquelicots. Terrain d’aventures pour les uns, il est lieu de mémoire du travail pour d’autres. Des Imaginaires et du déchiffrement des anciens visages de la ville. Mais le temps ici est compté… D. H.
Filles de nos mères
Comment se trame la transmission du rôle féminin ? Qu’est-ce qui sourde, se rebelle, se construit, s’affirme, s’oppose ou s’efface autour de cette image féminine partagée entre devoir et séduction ? La cinéaste choisit pour cette exploration et ce questionnement sa propre famille « du côté des femmes » sur trois générations. Permettant à chacune de faire émerger l’enfoui, le non-dit. À chacune dans ce portrait de groupe en kaléidoscope de prendre le temps d’exprimer ses « vérités » et représentations. D’exister et s’affirmer dans toute sa singularité quels que soient les modèles et influences. D. H.
Desassossego
Juillet, août, septembre. Trois mois à Porto, trois tranches de vie liées par le thème de la maison. Il y a António Carlos, l’agent immobilier charismatique qui, pressé par sa direction, supprime les congés de ses collègues. Il y a Joana, la jeune mère seule emménageant pour la première fois : « Je me sens à nouveau comme quand j’avais dix ans » Il y a monsieur Pinto enfin, le vieux déménageur aux épaisses lunettes carrées, toujours dans l’attente d’un appel de client. Des approches complémentaires, mêlant l’intime et le monde du travail. L’ensemble, toujours filmé au plus près, forme un regard personnel sur la société portugaise d’aujourd’hui. M. D.
Dao
Deux îles aux confins de la Chine. Et deux familles dont la vie s’organise autour de la cour de leur maison. L’œil caméra observe et accompagne les rites du quotidien, ablutions et repas, travaux et prières, jeux et conversations, va et vient et relations entre les habitants du lieu. Fragments d’existence et archives d’un temps présent probablement destiné à disparaître ou se diluer dans la modernité. Un regard empathique sans nostalgie ni présupposé anthropologique mais qui restitue du temps, de la présence, des signes de vie. Un cinéma qui a le goût de celui des origines, sans angélisme. D. H.
Chambre de bonne
Pas plus de 9 m2 sous les toits. Au jour le jour, cela nécessite une véritable économie de mouvement. « Il ne faut pas faire de gestes brusques », avertit une jeune femme. Voilà pour le côté pratique de la chose. Car pour le reste, chaque chambre de bonne se différencie suivant l’imaginaire de son occupant. Filmés dans leur espace vital intime, cinq Parisiens se racontent.
Sensation d’enfermement ou de liberté. Bien-être ou déprime. Tout dépend de sa capacité à transcender le réel. Certains semblent bien dotés en la matière, comme cette dame qui prétend : « Mes amis n’ont pas la chance d’habiter vers le ciel ». M. D.
Asta E
Après Vienne, Bratislava, Budapest et Belgrade, et avant de se jeter dans la Mer Noire, le Danube traverse la petite ville de Sulina. À la frontière avec l’Ukraine, marais, Sulina vit coupée du monde. Thomas Ciulei s’y est rendu et a suivi le quotidien de trois générations d’habitants. La paupérisation, le combat permanent pour la survie, l’absence de futur : tout témoigne de la déliquescence de la Roumanie post-communiste. De quoi désespérer, si la caméra ne recelait pas un charme hypnotique, alliant humour noir et poésie des lieux. Au fil du temps, toute cette beauté se révèle. Le fatalisme d’Asta e (« C’est comme ça ») laisse entrevoir un possible Carpe Diem. M.D.
Une part du ciel
Une Part du Ciel raconte la résistance de femmes détenues et d’un groupe d’ouvrières en usine. En prison, Joanna s’obstine à interroger le pouvoir qui l’enserre. Assujettie à la chaîne de production, Claudine est rattrapée par le passé qui la lie à Joanna L’avocat de Joanna lui demande de témoigner sur ce qui a poussé son amie à la violence : accepter de témoigner serait dénoncer l’appareil syndical qui semble encore la protéger. Allers-retours entre usine et la prison. Entre l’intime et le politique.
Joanna plie, craque puis trouve la force d’affirmer encore et toujours le droit à la dignité pour elle et pour les femmes qui l’entourent. Claudine se redresse. Elle accepte de témoigner, conduit la lutte dans l’usine, et rejoint la radicalité de Joanna. Elle refuse le compromis proposé par la structure syndicale, et assume son exclusion. Deux femmes se révèlent dans la valeur du refus et donnent à leur amitié la possibilité de renaître.
