La Forteresse sentimentale

Louis, un aventurier de l’esprit. À sa façon. Il a traversé l’histoire de la psychiatrie française comme un météore, une pierre tombale plutôt. Pour se retrouver là, parmi les vivants, après quarante années d’asile et de misère. Les images de Louis, filmé par l’équipe qui l’a suivi dix années, sont bouleversantes. Il parle comme écrivait Céline, avec des raccourcis saisissants. On le retrouve aujourd’hui, avec ces mots et ces gestes qui n’appartiennent qu’à lui. Il n’a plus de compte à rendre, ni à lui, ni à l’hôpital. Il est vivant. Et il le sait. Qui est fou ?

Louis Mahé a « vécu » quarante-cinq ans en « HP ». Le cinéaste construit avec lui, minutieusement, comme une ballade triste, l’itinéraire d’une libération. Ainsi s’instruit en filigrane le dossier noir de l’histoire de psychiatrie. Mais sommes-nous si sûrs d’être sortis de l’ère du Surveiller et Punir analysée par Foucault ?

Makom Avoda

En 1981, vingt-cinq familles israéliennes fondent le moshav Shekef, un village agricole coopératif, à côté du très grand village palestinien Beth Awah, de part et d’autre de la ligne verte – la frontière d’avant juin 1967 – le moshav et ce village se font face. En 1988, au début de l’Intifada, un des membres du moshav est assassiné. Jusqu’à aujourd’hui, malgré les enquêtes, les assassins n’ont jamais été identifiés. Pourtant du jour au lendemain, les jeunes travailleurs palestiniens sont renvoyés du moshav, et remplacés par une main d’œuvre agricole étrangère, notamment thaïlandaise. Le film raconte l’histoire d’une relation triangulaire dans un lieu-makom autour du travail-avoda.

Sur la « ligne verte » entre Israël et Entité palestinienne, les colons Moshav de Shaker, imprégnés de l’idéologie de droite du Betar lorgnent le village de Beit Awah. L’heure n’est plus, après l’Intifada et les accords d’Oslo en perdition, de « faire confiance » à la main d’œuvre palestinienne, plongée dans un chômage endémique avec le bouclage récurrent des Territoires. Des ouvriers Thaïlandais sont venus les remplacer ; des immigrés économiques comme ils s’en trouvent partout par le monde… Sauf qu’ici, ils transitent dans le no man’s land d’une Histoire déboussolée…

Al Qantara ou vacances d’exil

Al Qantara ou vacances d’exil

Chaque été, l’Europe entreprend sa transhumance vers le sud. Elle ignore toutefois que des milliers d’individus empruntent eux aussi la route du soleil pour un périple obéissant au  même rituel : celui de milliers de familles d’Afrique du nord vers leur pays d’origine.  Mokhtar prépare, en Belgique, ses vacances au Maroc. Depuis sa retraite, il n’a qu’un espoir : rentrer au pays pour toujours. Mais il sait que ses enfants lui manqueront au bout de quelques mois. Aïcha passe l’été au Maroc, dans la maison qu’elle a acheté avec son mari. Depuis sa mort, elle sait qu’elle ne finira pas ses jours dans ce quartier d’émigrés. À Tanger, elle se sent aujourd’hui une étrangère. Entre ici et là-bas, Fatima voyage. Elle rêve sans doute d’un pays qui serait deux pays…

Mémoire d’exil, mémoire de labeur et de retour saisonnier au pays, le Maroc. Frédéric Fichefet trouve la juste distance et le dispositif adéquat en accompagnant avec discrétion Mokhtar et sa famille de Bruxelles à Tanger, dans son périple au fil des autoroutes. « Être chez soi, c’est être là où le regard de quelqu’un vous importe »…

Les Amoureux de Dieu

En Macédoine, ex-Yougoslavie, deux Cheikhs se disputent le pouvoir sur une confrérie de Derviches-hurleurs. Loin de Dieu et du soufisme traditionnel, dans cette société fragilisée et chancelante, leur querelle prend un caractère banal : qui a le droit de transpercer pendant la grande cérémonie de Nevruz ? À travers la rivalité entre les deux personnages, qui correspondent à deux archétypes opposés du leader religieux, le documentaire offre un aperçu vivant d’une spiritualité vécue, réelle et populaire, qui peut choquer nos habitudes, malgré l’humour des situations et l’insolite des images.

Dans la Macédoine exsangue subsiste des confréries soufies aux rituels d’extase « impressionnants » pour nos sensibilités détachées du spirituel. Évitant le piège exotique, Alexe Dan nous permet de « rencontrer » dans un dispositif d’anthropologie participative non dénué d’humour et de savoureuses mises en scène par ses personnages même les rituels et traditions des derviches Halvétis. Sans négliger en toile de fond discret, le contexte économique de la Macédoine ex-Yougoslave…

Au fil de l’eau

Un siècle plus tard, le voyage que Robert Louis Stevenson avait fait à la fin du XIXe siècle en bateau sur les rivières de Anvers (Belgique) à Pontoise (France). Un carnet de voyage et de rencontres filmées, au rythme des canaux et des rivières du nord.

Un étrange boat-movie sur les canaux du Nord. Jeux de cache-cache entre journées lumineuses et rencontres-confidences des nuits solitaires. Une caméra-conversation pour un temps documentaire sans contraintes.

Ulaanbaatar, tombeau des steppes

Ulaanbaatar, tombeau des steppes

Ulaanbaatar, capitale de la Mongolie compte près de 548 000 habitants parmi lesquels trois femmes, Imée, Biamba et Horolsaren, trois âges de la vie, vivant chacune différemment dans cette même ville. Imée, une grand-mère veuve venant de la campagne et qui s’est installée depuis peu dans un quartier de yourtes, n’arrive pas à s’habituer à un rythme de vie urbain et moderne. Biamba, une étudiante de vingt et un ans, citadine depuis toujours, reste partagée entre les coutumes traditionnelles et un rêve américain inspiré de la télévision russe et des magazines occidentaux périmés. Horolsaren, une enfant des rues parmi des milliers d’autres, qui erre dans cette ville, sans référence et sans identité. Un triptyque pour parler d’une ville et du malaise mongol en 1998.

Trois portraits croisés, trans générationnels et au féminin pour scruter les mutations de la société mongole, de la vie nomade des steppes aux illusions du libéralisme loves dans le béton de l’ex « socialisme réel ». Mémoire, espoirs et nostalgie. Le regard sensible d’un premier film…

Collège

Collège

Silvina Landsmann a suivi pendant cinq semaines la vie du Collège Paul Vaillant Couturier, à Champigny-sur-Marne, qui a la particularité d’être doté d’une SEGPA3 (section générale professionnelle adaptée) et d’une classe pour non francophones. Vingt-sept nationalités étaient représentées à l’époque du tournage. Elle a ramené un témoignage unique sur ce qui s’enseigne aujourd’hui au collège : « de la gamme opératoire du repassage du pantalon d’homme avec  pli » au cours d’anglais des cinquième elle nous fait saisir l’incroyable pression économique qui s’exerce sur les élèves et les enseignants, l’obsession du chômage, la vision implicite du modèle social dont le collège semble se faire le propagandiste. Un premier film qui révèle également le talent d’une jeune réalisatrice.

Un jour mon prince viendra 

Le parcours de trois jeunes femmes roumaines en quête d’un mari occidental, sur fonds de conflits familiaux, de boulots précaires, de rêves inaboutis. Pour trouver cet homme, elles ont recours aux petites annonces et aux agences matrimoniales. Autour d’une photo ou d’une lettre d’Italie ou d’ailleurs… Elles brodent le feuilleton du bonheur, dont elles incarnent les tristes héroïnes.

Il était une fois un pays, Roumanie, orphelin de son « Conducatore » et de sa « révolution », embourbé entre ancien et nouveau monde. Mais le feuilleton des rêves jamais ne s’arrête. Marta Bergman entre en confidences avec Mihaela, Liliana et Maria en quête d’un mari occidental…

 

La Star d’ébène

Février 1997. Aéroport de Zaventem. Le jeune footballeur nigérien Indi N’Dbuisi débarque en compagnie de son manager Bart De Bruyne. Il a six mois devant lui pour signer un contrat professionnel avec le club de Alost, ce qui  devrait lui permettre d’obtenir un visa pour la Belgique et un permis de travail. Cette aventure finira par une déception pour le jeune african. Après une longue dépression, le club décide d’engager Indi. Il lui paye mille dollars pour la famille en Afrique. Il devra retourner en Belgique au mois de juillet. Mais immédiatement après le départ de De Bruyne et Indi pour le Nigeria, la presse annonce que le manager aurait essayé d’acheter un match en faveur du club de Alost. Au mois de juillet, Indi ne peut pas revenir car le club n’a pas renvoyé les papiers nécessaires. Selon les toutes dernières nouvelles, Indi ira jouer en France. Bart De Bruyne ne s’occupe plus de ses affaires.

Fabien Barthez aime les hamburgers à crâne rond et lisse. Le « mondial » est un lointain souvenir, fermez le banc. C’est l’heure de tirer les cadavres des placards du foot anthropophage. Grâce à Manu Riche on rentre dans les coulisses de la « nouvelle traite » en suivant Indy, jeune espoir nigérian de dix-sept ans et son « recruteur » matois et patelin. Sec, précis, percutant, le meilleur de l’investigation ironiquement froide « à la belge ».

Folles mémoires d’un caillou

Folles mémoires d'un caillou

Nouville dans la baie de Nouméa, Nouvelle Calédonie, Pacifique Sud. Là, on avait cerné d’eau, le bagne des français et l’asile de fous. Aujourd’hui Nouville enferme toujours la prison et l’hôpital psychiatrique, qui côtoient maintenant un complexe touristique et un squat d’océaniens kanak ou immigrés. Cet hôpital porte le nom d’Albert Bousquet, le grand-père de la réalisatrice, qui fut médecin-chef dans les années cinquante et se suicida sur une petite plage toute proche. Sur les traces de cette histoire singulière d’exil, la réalisatrice interroge le passé complexe et déchiré de cette île, à l’heure où Kanak indépendantistes et Caldoches choisissent de se construire un avenir politique commun. Derrière les destins de chacun, sous la mémoire blanche des déportations françaises, ou même Kabyles, surgit la mémoire noire de cette terre portant l’identité kanak. Cette terre à laquelle sont rendus les morts, si belle en Calédonie-Kanaky.

Comment dire l’histoire « noire » Kanaky, Nouvelle Calédonie des autres, puisqu elle n’est dans aucun livre. Comment « raconter » cette « parole retenue ». Mathilde Mignon s’y emploie avec élégance, justesse et retenue en retournant à Nouville dans l’hôpital où son grand-père exerça et sur la plage où il se suicida. Seul du croisement complexe des mémoires et des perceptions de l’histoire peut sourdre l’écriture d’un autre avenir…